Côte d’Ivoire : les dessous d’une mutinerie à rebondissement

Les soldats mutins contrôlent l’accès de la ville de Bouaké, dans le centre de la Côte d’Ivoire, dimanche 14 mai. Crédits : ISSOUF SANOGO / AFP

C’est sous pression que le gouvernement ivoirien et les mutins ont pu arriver à un accord ce lundi après plus de 4 jours de protestations ayant éclaté à Bouaké, l’ancien fief rebelle. C’est la troisième mutinerie depuis l’accession du président Ouattara au pouvoir et cela intrigue plus d’un surtout face à l’impasse  dans laquelle, le pays est plongé. Un malaise profond qui mine l’armée Ivoirienne.
 
Dans la nuit de jeudi à vendredi dernier à Bouaké, les soldats du contingent dit des 8400 se sont mutinés dans les casernes du 3e bataillon et du genie. Au petit matin, leurs frères d’armes de Korhogo dans le nord, ceux de Daloa et Man dans l’ouest ont rejoint le mouvement, fermant parfois les entrées des villes occupées ou érigeant des barrages aux points stratégiques. Ils tiraient à tous ordres en l’air pour se faire entendre. Paralysant ainsi l’activité dans ces villes. Pourtant, le 11 mai au cours d’une cérémonie au palais présidentiel, un porte-parole parlant au nom des mutins avait annoncé que les mutins avaient rénoncé à toutes révendication financières. Cette annonce a été très mal perçue dans les caserne car juste le lendemain les militaires du contingent des 8400 ont exprimé leur désapprobation. Les soldats ont dénoncé l’accord, disant qu’ils n’en avaient pas été informés à l’avance. À Bouaké, la deuxième ville du pays, des soldats ont tiré en l’air vendredi en signe de protestation, ainsi qu’à Abidjan.  Et depuis lors les mutins sont sur le pied de guerre pour obtenir l’intégralité de leur prime promis par le président Ouattara.
 
Pourquoi ces manifestations militaires
 
Selon l’analyste Cynthia Ohayon du think tank International Crisis Group, les mutineries actuelles en Côte d’Ivoire pointent la constance «d’importants problèmes dans la chaine de commandement militaire et un fossé de plus en plus grand entre les traitements réservés à la haute hiérarchie militaire et ceux accordés aux troupes».

La crise électorale 2011 avait déjà considérablement affaiblie l’armée ivoirienne. Les militaires fidèles à l’ex président Laurent Gbagbo ont été mis sur la touche, laissant la place à d’anciens chefs de guerre des Forces nouvelles à l’époque sous la tutelle de Guillaume Soro, l’actuel président de l’Assemblée nationale. Depuis, aucune réforme n’a permis de restructurer solidement l’armée du pays.

Des promotions certes accordées aux anciens chefs rebelles ainsi que des mutations dans différentes regions du pays n’étaient pas accompagnées des hommes et du matériel qui accompagnent, estime un ancien responsable de la rebellion qui affirme que le problème est plus profond.

«Imaginez vous que Vetcho un meneur de troupe soit envoyé au 3e bataillon de Bouaké sans homme ni matériel. Que Fofié craint à Korhogo soit muté à Daloa lui aussi sans homme. Il continue pour dire que la réforme de l’armée a été torpillé et que  l’accord de Ouaga était efficient et reglait definitivement le problème de l’armée en prenant en compte tous les militaires y compris ceux  resté loyale àu président Gbagbo”, analyse cet ancien rebelle.  Selon lui, le vent a changé de direction à partir de 2012 après la prise de pouvoir par Ouattara. Et que progressivement les collaborateurs du président ont changé les donnes de l’Accord politique de Ouagadougou signé en mars 2007, qui devait effectivement reunifier l’armée et la professionaliser. Le service civique qui devait former et discipliner les combattants avec un métier pour les reverser au génie militaire a été abandonné. L’actuel président de l’Assemblée national avait fait  la proposition au président de prendre pour socle de l’armée, la gendarmerie nationale, qui était plus apte vu ses compétences et sa discipline.

L’autre problème de l’armée ivoirienne est la dissolution du centre de commandement intégré (CCI), dirigé à l’époque par l’actuel commandant de la Gendarmerie qui avait pour rôle la fusion progressive des FAFN et le FDS. De même que la DDR a été confié à des personnalités qui n’étaient pas au coeur de sa conception. Ils en ont fait un véritable business. Enfin la réforme de l’armee n’a jamais été un chantier pris a bras le corp par le président Ouattara qui est tout de même le Ministre de la Défense. Aujourd’hui, il est difficile de nommer l’armée Ivoiriene, FACI ( Forces armées ivoiriennes), FANCI (Forces armées nationales de Côte d’Ivoire) ou FRCI. L’affairisme au sommet de l’État reste une des causes de la situation confuse qui mine l’armée sans exclure la méfiance et l’exclusion des principaux acteurs qui ont réfléchi sur la restructuration de l’armée tel que prescrite dans le vollet militaire de l’accord de Ouaga.

Au sujet de la dite prime ECOMOG reclamée aujourd’hui par les soldats nulle part il n’est prévu dans les accords de Ouaga de verser  une quelconque prime à un contingent. Le malaise de l’armée ivoirienne est avant tout structurel avec un mix de politique. Sans rigueur véritable dans la sélection, les soldats sont mal formés et indisciplinés. Les derniers recrutements ont été fait selon un schéma politico-régional pour permettre l’intégration d’un maximum de gens du Nord proche du nouveau régime. La chaîne de commandement est constituée non pas de méritant mais de proches acquis à la cause du pouvoir.

Les casernes sont sous équipées et vielles. La plus part date des premières années d’indépendance du pays. Les tenues et chaussures sont insuffisantes et les conditions de vie dans les casernes restent à désirer. Le président avait promis dès sa prise de fonction une amélioration mais depuis là les priorités sont ailleurs. « On les (chefs) voyaient ici ils n’avait rien mais depuis un moment tu ne peux pas siéger avec eux. Ils ont des chantiers de partout. Ils ont changé de vie. Nos amis qui les gardent voient l’argent qui passe chaque jour. Nous on peine à joindre les deux bouts», témoigne un soldat qui a préféré garder l’anonymat.

Fulbert Koffi
À Bouake pour Œil d’Afrique

Fulbert Koffi

Fulbert Koffi

Journaliste Oeil d'Afrique, basé à Abidjan (Côte d'Ivoire), spécialiste des dossiers politiques et sociaux culturels.


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