Guinée: le Pr Condé, les étudiants et les tablettes numériques

Le président de la Guinée, Alpha Condé (g), remet une tablette à une étudiante à l'université de Conakry, le 5 octobre 2015 afp.com - CELLOU BINANI

Le président de la Guinée, Alpha Condé (g), remet une tablette à une étudiante à l’université de Conakry, le 5 octobre 2015 – CELLOU BINANI

Un chef de l’Etat qui réprimande vertement des étudiants chahuteurs et un dirigeant d’université foudroyé par une crise cardiaque… Le coup de sang du président Alpha Condé, dont les images ont été très largement visionnées, agite encore la Guinée.

Tout commence en ce début de ramadan, dans l’enceinte surchauffée et pleine à craquer de la salle des fêtes du Palais du peuple, à Conakry, à l’ouverture du « Forum de l’étudiant guinéen » le 1er juin.

Mobilisés sur les réseaux sociaux et par SMS, les étudiants sont venus en masse pour rappeler à M. Condé sa promesse de campagne en 2015, axée sur « les jeunes et les femmes »: « Un étudiant, une tablette ».

Dès son arrivée à la tribune, en présence de délégations d’une dizaine de pays – Maroc, Inde, Sénégal -, de l’Union africaine et des ambassadeurs accrédités en Guinée, il est accueilli par une salve de cris de revendication: « Tablettes, tablettes, tablettes ! ».

D’abord surpris, le président Condé réplique sans mâcher ses mots. « Je voudrais d’abord présenter mes excuses du comportement indélicat de ces gens qui ne représentent pas la jeunesse guinéenne », déclare-t-il à l’intention de ses hôtes étrangers.

« J’ai été étudiant avant vous, nous avons rendu l’Afrique fière de nous », lance-t-il ensuite aux jeunes. « Vous êtes comme des cabris: +tablettes, tablettes!+ », grince-t-il, sautant sur place à pieds joints. « Comme des cabris! ».

« Vous êtes indignes de cela », lance le chef de l’Etat, traité de « malade » par une partie de l’assistance quand il tente d’expliquer les retards dans la réalisation de sa promesse par la situation économique du pays. « Donc pour le moment, on suspend les tablettes jusqu’à nouvel ordre ».

« J’ai été syndicaliste étudiant, (…) vous pouvez impressionner vos professeurs ou vos ministres, moi vous ne m’impressionnez pas. Vous pouvez sauter, crier jusqu’à demain, ça ne me fait ni chaud ni froid », fulmine Alpha Condé, dirigeant dans les années 1960-1970 de la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF).

– ‘Enfants dissipés’ –

Dans ce désordre et cette tension indescriptibles, sous le coup de l’émotion, le vice-recteur de l’université Lansana Conté de Sonfonia, le Pr Aboubacar Touré, s’effondre et meurt subitement. Pris d’un malaise, le recteur de l’université Gamal Abdel Nasser devra pour sa part être hospitalisé.

Les esprits se sont calmés depuis, notamment du côté de la présidence. Le conseiller personnel de M. Condé, Tibou Kamara, évoque dans une déclaration à l’AFP une dispute familiale qui dégénère, alimentée par le « dépit amoureux ».

Il voit dans cette confrontation « un rendez-vous inattendu et passionnel entre des enfants dissipés et décidés à obtenir de leur père un +cadeau+ et celui-ci, déçu que dans une grande famille certains manquent de retenue en sa présence et devant des invités étrangers ».

La semaine dernière, la présidence a annoncé dans un communiqué qu’après cette rencontre mouvementée, « le chef de l’Etat, le professeur Alpha Condé, a réuni ses plus proches collaborateurs et le ministre de l’Enseignement supérieur » Yéro Baldé pour « un point exhaustif de la distribution des tablettes dans les universités ».

Malgré des retards dus à des contraintes techniques, notamment l’établissement d’un fichier biométrique des étudiants, l’opération a débuté il y a plus d’un mois et « a déjà donné des résultats probants », selon le texte, citant quelque 600 bénéficiaires « à des prix défiant toute concurrence, grâce à une subvention importante consentie par l’Etat ».

M. Condé s’est réjoui que la distribution « compte déjà de nombreux bénéficiaires » et a donné des instructions pour « la réussite de cette opération qu’il suit avec une attention particulière », selon le texte.

Selon le ministre de l’Enseignement supérieur, plus de 100.000 étudiants sont inscrits dans les universités publiques et privées en Guinée.

Mais malgré la volonté d’apaisement exprimée par M. Condé, l’incident a laissé des traces parmi les étudiants.

« Personne ne lui réclame quoi que ce soit, parce qu’à présent nous avons tout compris, il n’a pas tenu une promesse depuis qu’il a pris le pouvoir » en 2010, déclare ainsi à l’AFP Mamadou Soumaré, étudiant en médecine. « Nous l’attendons dans les jours, mois et années à venir, de pied ferme ».

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