Lumumba et le jour où l’indépendance du Congo-Zaïre fut confisquée…

Lumumba et le jour où l’indépendance du Congo-Zaïre fut confisquée…

Le charismatique Patrice Lumumba

Le charismatique Patrice Lumumba

À l’occasion de la célébration de la fête d’indépendance de la République Démocratique du Congo (RDC), ex-Zaire, nous vous proposons quelques bonnes feuilles du livre  » LE CANADA DANS LES GUERRES EN AFRIQUE CENTRALE » portant sur la crise congolaise qui a suivi l’indépendance et l’assassinat du premier premier ministre congolais, Patrice Émery Lumumba, qui s’en est suivi. Bonne lecture. 

[…] À la rupture des relations entre le secrétaire général de l’ONU, Dag Hammarskjöld, et Lumumba, les États-Unis décident d’entrer en action. Le 18 août 1960, une réunion entre les stratèges du Conseil national de sécurité et le groupe spécial de l’administration Eisenhower se tient à Washington. Les Américains s’inquiètent de plus en plus de l’importance politique croissante de Lumumba au Congo. Leurs appréhensions se fondent sur des rapports biaisés envoyés au Quartier général de la CIA par le chef de la station de Léopoldville. En voici un extrait :

« Ambassade et station estiment que le Congo est l’objet d’une tentative communiste pour renverser le gouvernement, nombreuses forces au travail ici : Soviétiques […], parti communiste, etc. Les forces anti-occidentales appuient de plus en plus le pouvoir congolais, et il ne reste peut-être que peu de temps pour agir afin d’éviter un nouveau Cuba. » [1]

Plusieurs tentatives d’assassinat ─ dont l’utilisation des produits biologiques mortels et l’empoisonnement par la pâte dentifrice ─ sont échafaudées mais finissent toutes par avorter. La CIA ne veut prendre trop de risque, trop de personnes travaillent déjà à la préparation du meurtre de Lumumba. Le Church Committee [commission d’enquête du sénat sur les activités de la CIA] observe néanmoins que le bureau de la CIA à Léopoldville « est resté en contact avec les Congolais qui avaient exprimé le désir d’assassiner Lumumba. Les officiels de la CIA ont encouragé ces personnes, et proposé de les soutenir dans leurs efforts contre Lumumba… »[2]

[…] Du côté belge, on songeait dès les premiers jours de la crise à écarter définitivement Lumumba de la scène politique. Les officiels belges avaient en effet entrepris, dès le mois de juillet, d’approcher quelques hommes politiques congolais susceptibles de monter une cabale contre le Premier ministre congolais. Dans un télégramme qu’il envoie à Bruxelles le 13 juillet, l’ambassadeur belge à Léopoldville écrit: « A minuit, j’ai reçu Bomboko… J’ai fait une critique de l’attitude du Premier ministre et de certains membres douteux du cabinet et je ne lui cachais pas notre espoir de le voir à la tête de l’armée ou du pays…»[3] Dix jours plus tard, soit le 23 juillet, il communique à son chef : « L’opposition contre le Premier ministre grandit au sein de son cabinet. Nous avons intérêt à suivre les conseils de cette fraction modérée qui espère de plus en plus pouvoir contrôler et même entraver l’action du Premier ministre.»

Les dirigeants de l’ONU sont aussi convaincus que Lumumba doit disparaître de la scène. Dans le télégramme du 26 août de la mission permanente des USA auprès de l’ONU, on y lit que « Hammarskjöld est convaincu que Lumumba devrait être brisé.» L’Américain Andrew Cordier, remplaçant de Brunche et nouvel adjoint de Hammarskjöld, s’accorde avec les diplomates canadiens pour éliminer Lumumba et sauvegarder les intérêts occidentaux au Congo. Il écrit que « la seule véritable solution au problème consisterait en un changement de leader ». Précisons que Cordier fait partie du Congo club (ou le Congo Group), un groupe de hauts fonctionnaires de l’ONU qui veille à ce que l’organisation internationale sauvegarde les intérêts occidentaux au Congo[4]. Selon Conor Cruise O’Brien[5], lui-même officiel au secrétariat général de l’ONU, le Congo Group, véritable organe décisionnel de l’Organisation des Nations Unies au Congo, était « un petit noyau d’Américains autour d’Hammarskjöld, et un paravent de neutres » alors que l’on « prenait bien soin de ce qu’aucun membre du secrétariat, citoyen d’un État communiste, ne voie les télégrammes concernant l’opération».

Il faut cependant noter que toutes ces forces traversées par d’énormes conflits d’intérêts étaient toutes des actionnaires ou avaient des liens d’affaires avec des entreprises qui exploitaient le Congo […]

Homme à abattre, Lumumba se retrouve au centre de toutes les intrigues. Durant tout le mois d’août, les Belges, les Américains et les dirigeants de l’ONU envisagent sa destitution politique à travers l’actionnement d’hommes liges leur étant favorables. Andrew Cordier, l’adjoint du secrétaire général de l’ONU, confesse en privé que « la seule solution valable est un changement à la tête du gouvernement. » Le Times du 16 août écrit que « Hammarskjöld laissait clairement entendre qu’il doutait du droit de Lumumba de parler au nom du gouvernement.» Le Christian Science Monitor du 1er septembre écrit, pour sa part, que pour certains diplomates de l’ONU, « peu de larmes seraient versées » si Lumumba devait disparaître de la scène politique politique. 

La CIA assura la rémunération de la plupart des opposants à Lumumba qui  jouèrent un rôle clé dans sa destitution, notamment le Président Kasavubu, le chef d’état-major de l’armée, le colonel Mobutu, le ministre des Affaires étrangères Justin Bomboko, le président du sénat Joseph Iléo, le leader syndical Cyrille Adoula… Un cadre supérieur de la CIA affirma qu’au début des années 60, la terrible agence d’espionnage « achetait et vendait régulièrement des politiques congolais. »[6]

[…] Lundi 5 septembre 1960 à 20h15min, Kasavubu passe à la radio et annonce brutalement la révocation de Lumumba qu’il va appeler sous l’émotion « le 1er bourgmestre ». […] Mais la réponse de Lumumba ne se fait pas attendre. Après avoir appris sa destitution illégale, il décide, en tant que chef du gouvernement, de destituer le Président Kasavubu dont la fonction n’est que symbolique. On se retrouve alors dans une impasse avec Lumumba qui réfute à juste titre le droit du Président Kasavubu à le destituer tandis que Kasavubu appuyé par les Nations Unies, le Canada, la Belgique et les USA, forme un nouveau gouvernement rejeté par la majorité de la population, en premier lieu, par les parlementaires à Léopoldville. La presse souligne sans ambiguïté le parti pris des Nations Unies dans le développement de la situation. The Times écrit le 7 septembre : « Voilà donc l’ONU, apparemment comme toujours impartiale, mais visiblement penchant d’un côté.» Dans La Libre Belgique, on lit : « Si M. Kasavubu et Iléo devaient emporter enfin la victoire qu’ils méritent, c’est à l’ONU qu’ils le devraient. » Pour le journal, « sans l’ONU, en quelques heures, Lumumba pourrait reprendre la situation en main avec ses quelques centaines de fidèles.»

Le 7 septembre, devant les parlementaires, Lumumba prononce un discours magistral « contre la balkanisation du pays et contre le coup d’État de Kasavubu ». […] Malgré la forte présence de l’Opposition, la Chambre basse rejette avec 60 voix contre 19 la destitution de Kasavubu et de Lumumba. Le lendemain le sénat rejette avec 41 voix contre 2 seulement la décision de Kasavubu.

Américains, Belges et représentants des Nations Unies prennent conscience de l’ampleur du « phénomène Lumumba » et de sa popularité considérable au sein de la population, mais aussi de son appui solide au parlement. La CIA fait savoir que « Lumumba dans l’opposition est presque aussi dangereux que quand il est au pouvoir.» Les autorités américaines sont convaincues que, même politiquement affaibli, Lumumba est capable de revenir sur scène tel un phœnix renaît de ses cendres et retourner la situation en sa faveur. Un câble de la CIA le décrit d’ailleurs « comme un orateur envoûtant, capable de convaincre des foules massives de passer à l’action », que « si on lui permettait de parler à un bataillon de l’armée congolaise, il en ferait ce qu’il voudrait au bout de cinq minutes. »

L’ambassadeur des USA au Congo, Timberlake, fervent antinationaliste, commente le discours de Lumumba : « En très grande forme, Lumumba a anéanti les arguments de l’opposition, il a ridiculisé Kasavubu.» Rajeshwar Dayal, successeur de Cordier aux Nations Unies, évoque le résultat du vote au sénat: « Kasavubu est politiquement très affaibli… Les développements de ce jour ont considérablement renforcé la position de Lumumba… »[7].

L’impopularité et la passivité de Kasavubu poussent les États-Unis à actionner énergiquement  leur pion, le colonel Mobutu[8]. Le 14 septembre 1960, Mobutu, par un coup d’État militaire, neutralise tous les hommes politiques au prétexte de sortir le pays de l’impasse provoquée par les deux gouvernements. […] De toute évidence, le coup d’État de Mobutu marque l’union sacrée entre l’ONU, la Belgique et les USA contre Lumumba. Mais ce dernier reste très populaire auprès de la population. Au cours de sa dernière sortie en ville, le 9 octobre, il tint plusieurs meetings devant des foules très enthousiasmées. Le commissaire adjoint à la Justice, M. Etienne Tshisekedi, proche collaborateur de Mobutu, exige des mesures plus fermes contre le Premier ministre congolais. Le jour suivant, le colonel Mobutu ordonne l’encerclement de sa résidence. Lumumba est alors gardé par un double cordon militaire : le cercle intérieur est formé de casques bleus et le cordon extérieur de soldats de l’ANC (Armée nationale congolaise). Selon Ludo de Witte, dont le livre fut à l’origine de la commission d’enquête parlementaire belge sur la mort du Premier ministre congolais, « cet encerclement va au-devant des désirs de la coalition occidentale qui veut couper Lumumba de sa base. Cette solution satisfait également les dirigeants de l’ONU : le double cordon arrange ceux qui croient qu’un régime néocolonial stable n’est possible que s’il ménage une petite place à un Lumumba affaibli. […] Lumumba est devenu exilé dans son propre pays. »

[…] Neutralisé politiquement par les pions néocoloniaux agencés par les États-Unis, la Belgique et l’ONU, son gouvernement légitime et démocratique désavoué auprès de l’Assemblée générale de l’ONU, abandonné même par certains de ses amis panafricanistes, il ne reste plus à Lumumba que la fuite pour rejoindre ses partisans à Stanleyville en vue de renforcer le bastion nationaliste.

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Le 1er, premier ministre congolais,Patrice Emery Lumumba lors de son arrestation

Le 1er, premier ministre congolais,Patrice Emery Lumumba lors de son arrestation

[…] Les services secrets belges et l’ONUC furent les premiers à s’apercevoir de son départ, dans la nuit du 27 au 28 novembre. Aussitôt une terrible panique s’empare de Léopoldville, Bruxelles et Washington. Selon Dayal, « si Lumumba réussit à atteindre Stanleyville, alors la situation change sur l’heure. » L’ambassadeur américain Clare Timberlake, déclara ultérieurement que Lumumba « aurait été plus que probablement en mesure de reconquérir le contrôle sur le gouvernement central au départ de cette position favorable, s’il avait pu un jour gagner Stanleyville.» Le sulfureux Dag Hammarskjöld évoque auprès des autorités états-uniennes la possibilité de déployer des troupes de l’ONU entre Stanleyville et Léopoldville si Lumumba parvient à son objectif.

Alors que le cortège de Lumumba roule à vive allure vers Stanleyville sur les chemins menant à Port-Francqui, des avions de reconnaissance sont envoyés, soi-disant sur demande de Mobutu, par les autorités belges et la CIA, pour le retrouver. Un câble de la CIA daté du 28 novembre évoque clairement la collaboration de l’agence avec les autorités congolaises dans la chasse à l’homme. Le voyage de Lumumba vers Stanleyville fut un tel succès qu’il entraînera sa perte.

Le 1er décembre, Lumumba est intercepté par une unité de l’armée congolaise. Il a un tel talent d’orateur charismatique qu’il finit presque par convaincre les troupes de les relâcher au nom « d’un Congo indépendant », mais d’autres renforts surgissent et l’arrêtent, avec lui, sa femme et son fils ainsi que les ex-ministres Mpolo et Okito. Fait troublant – mais qui ne l’est pas vraiment : l’arrestation de Lumumba et de ses compagnons de lutte par les hommes de Mobutu est une « gracieuseté » d’un officier canadien des Nations Unies : le lieutenant-colonel J.A.Berthiaume.

[…] Lumumba et ses compagnons de lutte sont battus à mort sous le regard impassible des forces onusiennes. […] Malgré la réprobation internationale que suscite ce supplice, Mobutu et Tshombé sont rassurés : l’ONU n’interviendra pas sauf « quelques protestations verbales.» Lumumba et ses compagnons sont plus tard emmenés dans la brousse, en pleine nuit, par les soldats katangais sous la direction des officiers belges, en présence de Tshombé et de ses ministres. Adossés à un arbre, Okito puis Mpolo et enfin Lumumba sont exécutés par un peloton d’exécution sous le commandement d’officiers belges. C’était le 17 janvier 1961.

Voilà comment le Canada, les USA, la Belgique et les Nations Unies sauvèrent la démocratie du communisme en se débarrassant de la démocratie tout en confisquant l’indépendance du Congo. >> (Patrick MBEKO, « Le Canada et l’ONU participent à l’assassinat d’un premier ministre élu » in Le Canada dans les guerres en Afrique centrale, Le Nègre Editeur, 2012).

 

[1] Câble CIA, Dulles au chef de station, 28.8.60.

[2] Blum William, Les guerres scélérates, Parangon, 2004, p. 171.

[3] De Witte Ludo, op.cit., p. 42.

[4] Idem, p. 57.

[5] O’Brien Conor Cruise, op.cit., p. 55.

[6] Blunt William, op.cit., p. 170.

[7] Télégramme Dayal à « H », 8/9/60, numéro B-861, Archives Nations Unies.

[8] Mobutu avant d’être repêché par Lumumba, travaillait pour la Sûreté Belge. Il est certain pour plusieurs auteurs que, de la Sûreté Belge, Mobutu ait passé, au bon moment dans les services secrets américains en l’espèce la CIA. L’historien américain, Charles P. Howard Sr rapporte que bien avant son coup d’état, Mobutu avait été, pendant tout le mois d’août 1960, l’hôte nocturne de l’ambassade des États-Unis, jusqu’au jour où il disposa d’assez d’argent pour assurer la paye de l’armée et renverser le gouvernement. Andrew Tully, l’historiographe officiel de la CIA affirme dans son livre CIA, Inside Story que Mobutu est une découverte de la CIA.

Patrick Mbeko

Patrick Mbeko

L'analyste des questions géopolitiques.


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Juin 1960kinshasalumumbaRDC

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