Lumumba sur la question de la femme: le dilemme du héros national, de l’époux et de l’amant

by OEIL D'AFRIQUE | 8 mars 2017 9 09 20 03203

Sakombi, lumumba,Oeil d'Afrique

Les idées de Patrice Emery Lumumba au lendemain d’un Congo qu’il pensait libéré du joug colonial n’étaient nullement dissociées d’une vision panafricaine. Persuadé de la nécessité d’une Afrique unie où les sociétés seraient plus ou moins régies selon un modèle homogène, c’est à son retour de la Conférence des peuples africains d’Accra, en 1958, qu’il réfléchira déjà à la manière dont le Congo s’inscrirait dans ce projet unificateur. Si 1960 aura marqué une victoire certaine et l’aboutissement d’idées longuement réfléchies et appliquées, notamment grâce à son contact avec les pères du panafricanisme, la question de la femme , discutée brièvement au Ghana, occupera une place considérable dans la feuille de route du premier ministre qu’il deviendra. Mais comment imaginait-il le rôle de la femme dans les sociétés indépendantes congolaises et africaines de son époque? Et quel était son rapport aux femmes? A la lumière de ses propres écrits, des anecdotes tirées de ses proches, tentons de comprendre sa vision pour la femme congolaise et africaine, qui, comme nous le verrons, l’aura entraîné à ses dépens dans un dilemme assez délicat.

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La femme comme actrice socio-économique majeure de la société congolaise et africaine

Alors que le paysage colonial excluait la participation de la femme congolaise dans les postes de décisions, Lumumba la considérait non seulement comme l’un des moteurs socio-économiques majeurs de la jeune République du Congo mais aussi comme une éventuelle homologue politique. Et l’on sait que les idées de Patrice Emery Lumumba sur la question de la femme avaient commencé à germer depuis la seconde moitié des années cinquante. En effet, en 1956, il mettra sur pied l’Association Libérale, composée de dix hommes et de dix femmes, dont l’un des volets était d’éduquer la femme congolaise par le biais de cours du soir. Dans son ouvrage Le Congo, terre d’avenir, est-il menacé?, il mettra en avant les quatre principaux fléaux qui, selon lui, menaçaient l’émancipation de la femme : la déscolarisation précoce des filles, le mariage forcé des jeunes filles, l’attachement des jeunes époux à leur foyer parental et l’absence prolongé du mari pour des causes professionnelles. Et si Lumumba tirera ces observations d’un paysage colonial « genré » et discriminatoire où 9% seulement des filles entre 5 et 15 ans sont éduquées (il y a d’ailleurs lieu de rappeler que la première femme diplômée du Congo, Sophie Kanza, n’obtint sa licence en sociologie qu’en 1964) sa vie privée lui servira également de baromètre.

Dans sa biographie écrite par Jean Omasombo, « Lumumba, acteur politique », il déploie sa vision de la femme congolaise en tant que citoyenne égale à l’homme et capable de contribuer efficacement à la prospérité et à la croissance économique du Congo, voire de l’Afrique .

Dilemme entre nécessité politique et vie privée

Quand il s’agit du grand Patrice Emery Lumumba, la tendance veut que l’on évite d’ouvrir les discussions autour de ses relations privées avec les femmes. D’aucuns se focaliseront plutôt sur l’aspect politique du personnage, en l’occurrence, sur les actes et les discours qui firent de lui ce héros connu à travers le monde. Or, la personnalité de l’homme et ses rapports avec les femmes, en dehors de la sphère politique, nous en disent long sur le regard qu’il portait à la femme congolaise et africaine de son époque. Ainsi, les proches du héros national parlent d’une certaine faiblesse qu’il démontrait pour la femme lettrée et intellectuelle. Mais en même temps, il concédait à la femme au foyer une valeur toute aussi capitale, voyant en elle une actrice non négligeable pour la société et l’équilibre de la famille, tant dans le sens large que restreint.

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Andrée Blouin

Dans son ouvrage My Country Africa, la centrafricaine Andrée Blouin, qui fut la chargée de protocole de Lumumba et, aux dires de certains, également sa maîtresse, évoque la frustration de Pauline Opango, épouse du héros national, face à celle qui était devenue la secrétaire personnelle du premier ministre, à savoir Alphonsine Batamba Masuba, ex-miss Stanleyville 1956. Pauline Lumumba aurait observé la fascination que son époux vouait à cette femme que l’on disait très intelligente et aurait exigé qu’il lui offre également des études. Patrice aurait refusé, préférant voir en Pauline cette femme au foyer et cette épouse dévouée, pour qui, bien qu’elle fut moins éduquée, il vouait une admiration extrême. Et si ce refus entre en parfaite contradiction avec le discours émancipateur du premier ministre, d’aucuns ne comprendront son projet d’envoyer Alphonsine Batamba à Brazzaville pour y parfaire ses études à l’université, projet qui sera avorté à cause de son assassinat, alors que l’ex miss attendait famille.

Que penser de l’attitude de Lumumba? Le défenseur de la cause féminine africaine pensait-il que l’éducation ne devait pas forcément concerner toutes les femmes?

lum3Aussi, des sources déclarent que l’appartement du boulevard du 30 Juin, à Royal, où il avait installé Alphonsine, était devenu le lieu de rencontre des membres du MNC. Par ce choix, Lumumba aurait-il préféré préserver son foyer privé, havre de paix où Pauline régnait en épouse officielle? Et aurait-il choisi de faire du foyer d’Alphonsine, l’intellectuelle, un lieu d’effervescence, de va et vient constant et d’échange d’idées où la maîtresse de maison participait aux débats? L’une aurait-elle mieux compris ou géré le contexte de ces réunions, souvent imprévues, que l’autre? L’on ne saurait épiloguer de façon objective sur les choix de Lumumba. Néanmoins, nous constatons l’existence de ce qui ressemble à un dilemme entre la mise en pratique de ses idées progressistes dans la nouvelle société congolaise, et le maintien d’un rôle plus traditionnel pour sa propre femme. Le premier aspect concédait à la femme un rôle d’actrice au développement socio-économique et politique, en dehors du foyer familial, alors que le deuxième la préservait des contraintes professionnelles, lui permettant ainsi d’assurer, par son omniprésence à la maison, un équilibre familial.

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Entre deux chaises, une période de transition…

Outre les jugement subjectives sur les choix de vie personnels du leader, il serait prétentieux de notre part, spectateurs d’une époque tellement éloignée des contextes modernes, de critiquer cette nécessité que Lumumba voyait en la co-existence de ces deux catégories de femmes: d’une part, la femme au foyer, pas nécessairement lettrée et veillant à l’équilibre familiale , et d’autre part, la femme bureaucrate, actrice dans la fonction publique ou dans l’arène politique.

Il ne faut pas perdre de vue qu’à cette époque, le Congo se remettait à peine d’une société excluant le matriarcat et répondant au modèle colonial où la femme n’a que très peu de place. Le premier ministre se retrouvait alors prisonnier d’un contexte intermédiaire, à tel point qu’il hésitait à voir un changement brusque s’opérer dans son propre foyer. Et en effet, à cette période où le Congo s’apprête à accueillir les premières femmes universitaires, la majorité des mamans congolaises sont des femmes au foyer, généralement non-lettrées et dont les activités professionnelles, lorsqu’elles existent, n’exigent que peu de temps et concernent des négoces privées dans un environnement proche (quartier, village, marché, …).

lum2Dans ce refus de lui offrir des études, ne voyons pas chez Lumumba un manque de considération à l’égard de son épouse ou à l’égard des femmes au foyer. N’oublions pas qu’en 1956, c’est le même Lumumba qui, parmi les fléaux qu’il dénonçait et qu’il accusait d’être des freins à l’émancipation de la femme congolaise, évoquait l’absence au foyer des époux pour des raisons professionnelles. Il s’agit là d’une situation qu’il connait dans son propre foyer, pour laquelle il souhaiterait trouver des solutions et qui témoigne de sa sensibilité au sort de la femme et de la famille. Il semble faire un point d’honneur à l’équilibre psychologique de la femme, ce qui n’est pas en marge de ses revendications socio-politiques. Il n’hésite par exemple pas à dénoncer les mariages forcés et l’obligation de l’épouse à vivre dans le foyer parental de son époux, conscient que ces situations perturbent le bien-être mental des femmes, leur vie de couple et l’équilibre des enfants. Là encore, nous y entendons un écho de sa propre vie. En effet, Pauline Opango n’est qu’une toute jeune fille lorsqu’elle quitte son village natal pour rejoindre Patrice. Elle ne le connaissait pas avant leur union en 1951 et était à peine préparée à sa tâche d’épouse. Selon les proches, c´est Patrice lui-même qui lui apprendra à tenir un ménage. Le couple se disputera souvent et sera séparé de corps à multiple reprises. Il y a donc lieu de considérer que Lumumba avait personnellement été témoin de certains aspects douloureux du mariage forcé à travers le cas son épouse.

Des idées à leur concrétisation…

lum5Encouragé par les idées et la volonté des pères du panafricanisme de mettre sur pied des structures favorisant l’émancipation et l’éducation des femmes africaines, Lumumba fonde, dès son retour d’Accra en 1958, l’Union des Femmes Démocratiques du Congo. Et c’est de cette même nécessité de créer une synergie entre les femmes africaines que naîtra un mouvement panafricain au sein de la nouvelle république du Congo: le Mouvement Féminin pour la Solidarité Africaine. Cette structure verra l’entrée en scène d’une autre femme importante dans la vie de Lumumba, la métisse centrafricaine Andrée Blouin, à qui le vice premier ministre Antoine Gizenga confie la direction du mouvement. Le cas de cette dernière, activiste, militante et surtout la plume des discours de plusieurs chefs d’états africains tels que Sekou Touré, nous pousse d’ailleurs à considérer la question de l’instrumentalisation de la femme africaine durant cette période des indépendances. On ne parle que très peu de ces actrices dans l’ombre, et l’on tend à ne retenir d’elles que des prétendues liaisons avec ces acteurs des libérations africaines.

lum8En conclusion, au regard de nos sociétés modernes, il faudrait veiller à ne pas tomber dans les pièges d’une analyse anachronique nous incitant à dénigrer cette importance que l’on pouvait encore accorder à la femme au foyer de l’Afrique des années 50 et 60. Cette époque de transition timide d’une société genrée vers une société revalorisant l’apport sociétal ou politique de la femme aurait en effet pu placer des leaders tels que Lumumba face à de véritables dilemmes. Et s’il faut prendre en compte cette attitude iconoclaste de certains vis à vis des choix de vie du héros, d’aucuns pourraient injustement penser qu’il était misogyne et manquait de sincérité lorsqu’il énonçait ses idées émancipatrices pour les femmes d’Afrique et les femmes congolaises. Or, il serait absurde et malhonnête de renier, à l’endroit de Lumumba, cette fervente volonté d’émanciper la femme congolaise et la femme africaine. Non seulement la mise en place de structures exclusivement pensées pour la femme congolaise restait l’une de ses plus grandes préoccupations, mais le héros national faisait face, dans sa vie privée, à des situations qui réveillaient en lui la nécessité de libérer psychologiquement et socialement la femme africaine. Hélas, le fameux Manifeste de la Nsele, sous le régime de Mobutu, n’aura pas réussi à relever le défi de Lumumba qui était de faire de la femme congolaise une actrice efficace dans la société et la politique congolaise. Et aujourd’hui encore, la récente actualité congolaise faisant foi, la femme de la RDC n’occupe pas toujours pas cette place prépondérante imaginée par Patrice Emery Lumumba.

Par Natou Pedro Sakombi

(extrait de l’étude menée sur Patrice Emery Lumumba et la question de la femme, en vue de la participation à la première table ronde lors du « Lumumba Day », Bruxelles, le 17 janvier 2017, co-organisé par le Collectif Mémoire Coloniale et Lutte contre la discrimination )

Natou Pedro Sakombi[1]
Auteur, Diplômée en Lettres Modernes et passionnée d’histoire

 

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