Mbissine Thérèse Diop, les séquelles d’une pionnière du 7ème art africain

Mbissine Thérèse Diop, les séquelles d’une pionnière du 7ème art africain
Mbissine Thérèse Diop, dans son appartement à Paris. Crédits : Moussa Diop

Mbissine Thérèse Diop, dans son appartement à Paris. Crédits : Moussa Diop

La Noire de…, sorti en 1966, est le film majeur de la carrière de Mbissine Thérèse Diop, la première actrice africaine. Elle y joue le rôle de Diouana, une jeune sénégalaise embauchée comme gouvernante par une famille de blancs. Lorsque la famille rentre en France, Diouana s’envole avec eux et devient bonne à tout faire. On lui interdit tout contact avec les enfants et elle est de plus en plus mal traitée par ses employeurs. En butte à des commentaires racistes, non rémunérée, elle finit par se suicider.

Film dramatique réalisé par Ousmane Sembene, c’est le premier long-métrage d’un cinéaste d’Afrique. La Noire de…remporte, l’année de sa sortie, plusieurs distinctions dont le prix Jean-Vigot, le Tanit d’or au festival international de Carthage et le prix du meilleur réalisateur au festival des arts nègres.

Mais le rôle de sa vie est devenu un cauchemar dans une société sénégalaise qui, tout juste indépendante et empreinte d’un conservatisme radical, a crié au scandale. Ousmane Sembene a filmé la nudité de Mbissine Thérèse Diop. La scène en trop ! « Je portais un slip » se justifie-t-elle. Or, le film qui dénonçait la condition des domestiques confrontés au racisme et à l’esclavage post-indépendance a été réduit à une polémique sur sa nudité de l’actrice principale. « J’aimerais qu’on me montre une personne née avec la mention d’esclave sur le front » s’insurge-t-elle et « Certains ne voulaient plus de mon bonjour » se souvient-elle. En effet, l’essentiel du tournage se passe au Sénégal puis à Marseille où elle était doublée car Sembene n’avait pas les moyens de la faire voyager. Catherine Ruelle, spécialiste du cinéma africain renchérit «Mbissine Diop est une grande actrice et une formidable femme blessée à cause de ce rôle ».

« Je ne suis pas allée vers le cinéma, c’est le cinéma qui est venu à moi » mais elle était « attirée par le milieu de l’art ». Ousmane Sembene lui avait proposé le rôle après avoir vu sa photo lors une exposition d’un journaliste au bureau du cinéma de Dakar. Elle a saisi sa chance en provoquant « la bénédiction de ses parents hésitants et méfiants » à l’égard du cinéma. « Sembene ne m’a pas payé pour ce rôle » lança-t-elle. «Mais, je ne lui en veux pas, reprend Mbissene Diop. Grace à lui, j’ai pu tourner et avoir des cachets en Afrique, en Russie et en France ».

Sur les murs de son appartement parisien sur le boulevard Voltaire où elle est installée depuis son arrivée de Dakar en 1977, elle conserve des photos en noir et blanc de cinquante ans de cinéma. Elle garde jalousement un tournage sur la mer noire à Sotchi pour Soleil noir (1971), un film sur la vie de Patrice Lumumba, une interview à Tachkent lors du festival de cinéma des pays de l’Est ainsi qu’un souvenir de jeunesse sur les marches de la place de l’Indépendance à Dakar.

Le poète Birago Diop a écrit : « Quand la mémoire va ramasser du bois, elle rapporte le fagot qui lui plait ». « J’étais plus agréable à regarder » précise-t-elle lorsqu’elle s’arrête devant l’affiche de La Noire de… et ne tient surtout pas à donner son âge par pure coquetterie.

La pionnière des actrices africaines, Mbissine Thérèse Diop, qui a entretenu une correspondance avec Joséphine Baker, a vu le rôle de sa vie être réduite à une polémique de bonnes mœurs. En outre, elle a assisté à la première édition du Fespaco en 1969 où elle a rencontré les pères fondateurs du cinéma africain (Omarou Ganda (Nigéria), Désiré Ecaré (Cote d’Ivoire) et Sory Kandia Kouyaté (Guinée) mais Sembene « ne voulait pas qu’elle tourne pour les autres cinéastes » précise Catherine Ruelle. La première actrice africaine n’a jamais été honorée par le festival du cinéma africain. « C’est plus regret pour les gens que pour moi » sourit-elle.

Safi Fele
© OEIL D’AFRIQUE

 

Safi Fele

Safi Fele

Journaliste basée à Paris.



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