Le point de vue de Gaspard-Hubert Lonsi Koko sur la région des Grands Lacs africains

Le point de vue de Gaspard-Hubert Lonsi Koko sur la région des Grands Lacs africains

Au moment où les relations sont de plus en plus tendues entre la République Démocratique du Congo et le Rwanda, Gaspard-Hubert Lonsi Koko revient sur les véritables causes qui déstabilisent la région des Grands Lacs africains. Ainsi fait-il sans complaisance, à travers une interview exclusive qu’il accorde à Œil d’Afrique, un diagnostic pertinent et préconise les solutions appropriées en vue d’une paix durable.

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Gaspard-Hubert Lonsi Koko

Œil d’Afrique : Que se passe-t-il dans la région des Grands Lacs africains, notamment dans les trois pays qui constituent l’ancienne zone d’influence de la Belgique ?

Gaspard-Hubert Lonsi Koko : La République Démocratique du Congo avait été une colonie de la Belgique, à laquelle le Ruanda et l’Urundi avaient été attachés en 1925 comme septième province tout en ayant conservé un statut conformément au mandat de la Société des Nations de 1923. Les différends entre les Congolais, les Burundais et les Rwandais étant avant tout d’ordre foncier, il me semble que la Belgique aurait pu éviter la déstabilisation de la région des Grands Lacs si elle avait fait du Congo-Rwanda-Urundi un seul Etat. En tout cas, au regard de la crise économique qui sévit dans les pays industrialisés, une nouvelle géopolitique se décline en Afrique dont la croissance atteint facilement le taux à deux chiffres.

Œil d’Afrique : Devons-nous conclure que les Belges ont une grosse part de responsabilité dans les drames qui ne cessent d’hypothéquer l’avenir de cette partie du continent africain ?

Gaspard-Hubert Lonsi Koko : Il est plutôt question de coresponsabilité dans la mesure où les Belges – inconsciemment en proie au sempiternel conflit entre les Flamands et les Wallons – ont inoculé les germes ayant fini par provoquer les affrontements entre les Hutus et les Tutsis au Rwanda et au Burundi. Ils ont également développé des poudrières, en ayant exporté des familles rwandaises au Congo-Léopoldville en guise de main-d’oeuvre. Au-delà de la Belgique, il faudra évoquer aussi la responsabilité des puissances extracontinentales dans la déstabilisation de la très riche région du Kivu, la finalité ayant constitué à faire main basse, à moindres frais, sur des ressources stratégiques. Bien entendu, il serait absurde d’occulter la responsabilité des Africains dans les catastrophes humanitaires qui se déroulent dans leur continent.

Œil d’Afrique : Pour ce qui est de la région des Grands Lacs, que reprochez-vous aux différents acteurs ?

Gaspard-Hubert Lonsi Koko : Je leur reproche avant tout de privilégier la stratégie de la fuite en avant. La tentative en vue de la relance de la Communauté économique des pays des Grands Lacs [CEPGL, ndlr] en est une excellente illustration.

Œil d’Afrique : Pourtant la CEPGL a permis de belles réalisations entre la République Démocratique du Congo, le Burundi et le Rwanda. Pourquoi refusez-vous de le reconnaître ?

Gaspard-Hubert Lonsi Koko : Vous avez raison de mettre l’accent sur quelques aspects positifs de la CEPGL, laquelle a tout d’abord vocation à assurer la sécurité des Etats et de leurs populations afin qu’aucun élément ne puisse troubler l’ordre et la tranquillité de leurs frontières respectives. Mais au lieu de concevoir, de définir et d’encourager les initiatives relatives au développement d’intérêts communs, les trois pays concernés se font la guerre.

Œil d’Afrique : A quoi attribuez-vous ce paradoxe ?

Gaspard-Hubert Lonsi Koko : Au fait d’avoir mis la charrue avant les bœufs et d’avoir ignoré les aspirations réelles des populations régionales.

Œil d’Afrique : Plus précisément ?

Gaspard-Hubert Lonsi Koko : Il aurait fallu se pencher sérieusement, s’agissant de la relance de la CEPGL, sur les obstacles qui l’émaillent. En effet, on doit s’interroger sur les causes réelles des violations systématiques des frontières, véritables sources de moult atteintes à l’intégrité de la souveraineté des pays concernés. On doit aussi évoquer sans aucun détour le problème de l’insécurité due aux conflits fonciers persistants, sachant que le non-respect des droits de propriété et des règles de gestion des richesses naturelles du sous-sol congolais peut empêcher la relance de ladite Communauté. On ne peut pas non plus ignorer les contentieux concernant l’exploitation des mines, le pillage et la vente à bas prix des entreprises publiques congolaises, ni les mauvaises relations diplomatiques entre les Etats membres, ni les retards dans le versement des contributions quant au fonctionnement de la CEPGL. Il ne faut pas non plus ignorer le désordre et l’anarchie des politiques internes, ainsi que les problèmes de leadership régional et les récurrentes questions identitaires, d’autant plus que le projet de relance de la CEPGL compte élargir à neuf autres Etats, dont huit, à part le Kenya, entourent la République Démocratique du Congo.

Œil d’Afrique : Mais, s’agissant de la participation financière des Etats membres, que prévoit la convention entre les Etats membres ?

Gaspard-Hubert Lonsi Koko : La convention entre les Etats membres a prévu au départ que la République Démocratique du Congo verserait 50 % des contributions, le Rwanda et le Burundi 25 % chacun. Force est de constater que c’est toujours le plus gros contribuable, celui sur qui repose l’avenir des deux autres partenaires, qui en pâtit. Il serait donc injuste de reprocher aux populations congolaises de refuser que leur pays reste ad vitam eternam la vache à lait de leurs voisins. Personnellement, je refuse que le Congo-Kinshasa soit le dindon de la farce.

Œil d’Afrique : Pourquoi avoir peur de l’élargissement de la CEPGL, dans un monde de plus en plus ouvert ?

Gaspard-Hubert Lonsi Koko : Primo, je suis convaincu que la multiplicité des communautés renforce l’impuissance de l’Union africaine, institution censée jouer un rôle prépondérant dans le devenir du continent. Secundo, la géopolitique en cours dans la région des Grands Lacs est très défavorable, moyen terme, aux intérêts de la République Démocratique du Congo.

Œil d’Afrique : C’est-à-dire ?

Gaspard-Hubert Lonsi Koko : Cette politique consiste à favoriser l’acheminement des produits congolais vers le port de Mombassa au Kenya, en transitant par le Rwanda, pour être expédiés vers la Chine. Cela se fera au détriment du port de Matadi, vers l’Océan Atlantique, lequel est directement menacé par le projet lié à la création du pont sur le fleuve Congo entre Kinshasa et Brazzaville au profit du port de Pointe-Noire. Ce seront donc le Rwanda et le Kenya, par le biais des taxes douanières, ainsi que la Chine qui en bénéficieront davantage. 

Œil d’Afrique : Que préconise alors l’acteur politique congolais que vous êtes ?

Gaspard-Hubert Lonsi Koko : Dans  » Ma vision pour le Congo-Kinshasa et la région des Grands Lacs et dans  » Congo-Kinshasa : le degré zéro de la politique« , compte tenu des intentions réelles de nos différents partenaires régionaux et extracontinentaux, je préconise le réaménagement de la CEPGL et non sa relance. Partisan de la paix et du développement économique de la région des Grands Lacs, j’estime qu’il faille mettre en place des instruments de l’intégration régionale, ainsi qu’une conférence internationale comme cadre permanent du dialogue et des négociations entre les pays concernés. L’objectif consiste à rétablir la confiance, entre les populations meurtries, en vue d’une union douanière régionale et du respect des accords de non-agression. Dans cette optique, pour empêcher la déstabilisation systématique du territoire national, je propose l’articulation d’une diplomatie intelligente qui sera soutenue par une armée performante. Enfin, la croissance économique interne évitera l’exil forcé qui expose davantage, dans les pays limitrophes, nos compatriotes aux expulsions massives et à de nombreuses humiliations.

Propos recueillis par Roger Musandji
Paris – Oeildafrique.com

Roger Musandji

Roger Musandji

Fondateur de RM COMMUNICATION, société éditrice d'Oeil d'Afrique.


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