RDC – Docteur Denis Mukwege, pour le changement et de la dignité du Congo

Le Dr Denis Mukwege, le 1er novembre 2012 à Stockholm © Scanpix Sweden/AFP/Archives Henrik Montgomery

Le Dr Denis Mukwege, le 1er novembre 2012 à Stockholm © Scanpix Sweden/AFP/Archives Henrik Montgomery

Pour la 5ème année consécutive, le Forum de l’économie positive a donné rendez-vous au Havre du 13 au 17 septembre 2016. Cet événement inspirant a pour ambition de participer à l’émergence d’une société positive, qui réoriente l’économie vers la prise en compte de l’intérêt des générations futures. L’économie positive désigne l’ensemble des actions à mener dans l’intérêt des générations suivantes et le Forum de l’économie positive est un creuset qui cherche, grâce à la participation des chefs d’entreprise, représentants d’ONG, entrepreneurs sociaux, penseurs, artistes et citoyens porteurs d’idées, à trouver, à travers partages et échanges, de nouvelles voies pour rendre le monde meilleur possible pour le futur.

De nombreuses personnalités exceptionnelles étaient à ce rendez-vous notamment Salman Rushdie, figure de la lutte pour la liberté d’expression ; le Docteur Denis Mukwege, «l’homme qui répare les femmes» ; le designer Christian Lacroix, au cœur d’un projet de mode solidaire ; Susan George, Présidente d’honneur du mouvement altermondialiste Attac France ; Eric Karsenti, Directeur scientifique de l’expédition Tara Oceans ; Caroline Fourest, figure de la lutte contre les extrémismes politiques ; Emmanuel Druon, pionnier de «l’écolonomie» ; Edgar Morin, sociologue et philosophe ; et beaucoup d’autres !

Qu’ont-ils en commun, Jacques Attali, ancien sherpa de François Mitterrand, Salman Rushdie, écrivain britannique et auteur des «Versets sataniques», Docteur Denis Mukwege, gynécologue congolais de renom, activistes des droits de l’homme et lauréat de plusieurs prix internationaux notamment le Prix Sakharov pour la liberté de l’esprit ?

Ces trois symboles d’intelligence et de résistance dans un monde menacé par les extrémismes ont en commun, au-delà de leur intelligence pointue, le fait d’intégrer dans leurs actions des logiques qui ne sont pas simplement celles de la production et de la rentabilité. Ils pensent sur le long terme et avec altruisme.

Afronews Magazine, présent au Forum du Havre, ne pouvait rater l’occasion d’interviewer le gynécologue qui fait la fierté de la République Démocratique du Congo en restaurant la dignité bafouée et l’intimité écharpée des femmes congolaises.

LA COLERE D’UN HOMME DE PAIX

«La liberté ne se donne pas elle s’arrache par la lutte. La dignité et le respect ne se quémandent pas ! Pour être réellement libre, digne et respecté, il faut savoir transcender la peur des exactions, des poursuites, des dénonciations et des répressions. Et cela ne sied qu’aux peuples engagés et déterminés qui, chaque jour, se relèvent de leurs chutes et se battent pour sortir la tête de l’eau. Les Congolais doivent impérativement saisir cette réalité et se ceindre les reins de l’audace sans laquelle rien d’utile et de meilleur n’est possible». 

Docteur, la présence d’un Congolais parmi les personnalités remarquables présentes à cette édition du Forum Economie Positive, chose qui arrive rarement, est une fierté pour la Diaspora congolaise. Dites-nous, qu’est-ce qui justifie votre présence à ce Forum ?

Considérant les réalités inhumaines de notre pays, j’étais invité pour partager mon expérience avec les autres afin qu’ensemble, de ces partages et échanges, nous tirions le meilleur pour le futur de l’humanité. Vous êtes sans ignorer que dans mon pays, on apprend aux jeunes et aux moins jeunes à tuer leurs semblables, à violer les femmes et à piller toutes les richesses du sous-sol, c’est à dire à détruire la vie alors qu’ailleurs, on apprend à préparer l’avenir et à rendre le monde encore plus vivable malgré les crises multiformes qu’il connaît. Je suis donc ici pour porter la voix du Congo et des Congolais qui vivent dans des conditions infrahumaines et qui subissent des humiliations et des déshumanisations hallucinantes. Je suis-là pour dire au monde que ce qui se passe dans mon pays est sidérant et qu’il n’a pas le droit de fermer les yeux, de faire semblant d’ignorer, de laisser se poursuivre cette œuvre démoniaque de destruction de notre pays et de nos populations. Cela fait des dizaines d’années depuis que le Congo perd des millions de ses filles et fils. Il est temps que le monde entende encore nos voix et que les Congolais soient sur tous les fronts pour porter ce message et interpeller le monde.

Dans toutes vos interventions à ce forum, vos déclarations ont été percutantes et très applaudies. Quel est le message essentiel que vous avez porté et que nos lecteurs peuvent retenir ?

L’essentiel de mon message se résume en cet exemple que j’ai donné lors de ma dernière intervention. J’ai parlé d’un médecin qui, au lieu de soigner le bras fracturé d’un patient le déforme. Ce praticien doit-être poursuivi pour faute professionnelle grave. C’est une introduction à la matière sur l’impunité qui gangrène notre pays et qui pousse les gens à aller toujours plus loin dans l’horreur et l’atrocité parce qu’il y a impunité à tous les étages. Que fait-on, par exemple, à ces adultes qui apprennent aux enfants-soldats à tuer, à violer, à violenter, à détruire la vie ? Rien. Avec une telle attitude irresponsable, pense-t-on un jour mettre un terme aux horreurs, atrocités, tueries et autres viols et massacres dans notre pays quand on voit que ceux qui tuent, qui pillent, qui violent ou font violer sont en liberté et qu’ils jouissent impunément du fruit de leurs crimes ?

Pour mettre un terme à cette déshumanisation des Congolais, nous devons nous occuper de l’éducation des citoyens afin d’en faire des hommes et des femmes responsables, conscients et utiles à notre nation. Et s’occuper de l’éducation, c’est aussi s’occuper de ceux qui déforment les générations futures, c’est à dire que notre combat vise aussi à faire répondre de leurs actes tous ceux qui ont causé ou qui causent du tort à notre jeunesse, à nos populations et à notre pays. Face aux horreurs et atrocités infligées à nos populations, nous devons réaffirmer les valeurs humaines et exiger réparations.

Durant votre dernière intervention justement, vous avez lancé une phrase qui a fait mouche dans la salle. Vous avez dit que l’horreur est «indicible et absolue» au Congo! Comment vivez-vous ces atrocités innommables dans un pays où vos compatriotes ont plutôt choisi l’insouciance, la jouissance et le matérialisme ? 

Ce n’est pas évident de porter cette charge, de vivre ces horreurs, de voir toutes ces victimes des massacres permanents, de voir des hommes découpés en morceau, des femmes éviscérées, des enfants broyés dans des mortiers, des sexes de femmes charcutés, des populations déportées dans leur propre pays, des villages entiers brûlés et vidés de leurs habitants, leur seule faute étant d’être Congolais ! Qui peut résister à cette déshumanisation aboutie des Congolais ? J’ai toujours dit que l’on cesse d’être humain dès lors que l’on cesse de souffrir des souffrances de ses semblables.

Je pense que dans ce qui se passe au Congo, il y a des gens qui essaient de fermer les yeux, qui essaient de nier ou de minimiser les horreurs que subissent les Congolais nuit et jour alors que l’horreur est indicible et absolue et que la barbarie est aboutie. Personnellement, j’ai choisi de ne pas fermer les yeux, de ne pas baisser les bras, de ne pas laisser les miens souffrir et je pense qu’il est temps que tous les Congolais se mettent debout pour rejoindre le camp de ceux qui crient sur tous les toits pour faire connaître, condamner et faire arrêter ces horreurs qui n’ont que trop durer. Nous ne pouvons pas continuer à boire jusqu’à la lie et à danser dans l’insouciance pendant que nos mamans, nos filles, nos sœurs, nos enfants sont déshumanisés avec une brutalité planifiée et inouïe ; nous ne pouvons pas continuer à croiser les bras devant cette honte à l’humanité. C’est à nous de nous libérer et la liberté ne se donne pas, elle s’arrache par la lutte permanente et un engagement sans faille.

Avec le phénomène enfant-soldat qui n’est qu’un lavage de cerveau pour créer des hordes des hors-la loi dont le but est la destruction de notre pays dans ce qu’il a de plus sacré, nous allons vers la fin si nous ne nous réveillons pas. Je vois actuellement que l’on va même au berceau pour détruire nos bébés ! C’est à dire que c’est le pays que l’on veut effacer de la carte et nous devons bien peser tous ces messages que l’on nous envoie.

Les Nations unies ont fait un mapping sur ces horreurs et les preuves de tous ces crimes odieux, plus de 617 crimes, sont-là et connus de tous ! Hélas, les victimes n’ont jamais eu droit ni à la justice ni à la réparation. Si nous Congolais nous ne faisons rien, personne ne le fera à notre place et les nôtres ne seront jamais considérés comme des victimes.

La dignité et le respect ne se quémandent pas ! Pour être réellement libre, digne et respecté, il faut savoir transcender la peur des exactions, des poursuites, des dénonciations et des répressions. Et cela ne sied qu’aux peuples engagés et déterminés qui, chaque jour, se relèvent de leurs chutes et se battent pour sortir la tête de l’eau. Les Congolais doivent impérativement saisir cette réalité et se ceindre les reins de l’audace sans laquelle rien d’utile et de meilleur n’est possible.

Pour vaincre, il nous faut de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace, comme l’avait déclaré Danton dans son merveilleux discours prononcé devant l’Assemblée Législative française le 2 septembre 1792. (Ndr. Ce discours avait pour but d’inviter le peuple français à se mobiliser contre l’envahisseur autrichien. Il mobilisa tellement le peuple français que, le 20 septembre 1792, soit 18 jours plus tard, ce fut la victoire des Armées françaises contre l’ennemi à Valmy). Je voudrai que les Congolais intègrent le slogan de la campagne de Barack Obama : Yes, we can ! Oui, nous pouvons !

Seriez-vous prêt à répondre favorablement si la Diaspora congolaise – qui voit en vous un homme neuf, capable et engagé pour sortir le pays de l’ornière – faisait appel à vous pour prendre la tête du combat pour restaurer la dignité bafouée du Congo et des Congolais ?

Notre Diaspora n’a pas à me demander ce que je fais déjà ! Elle doit me rejoindre et unir ses forces aux miennes afin qu’ensemble nous allions plus loin. Si je suis ici au Havre (France) pour participer à ce forum, c’est bien pour faire entendre la voix des Congolais et faire condamner les crimes et les humiliations que les miens subissent. C’est ça le combat. Demain, je serai à New York à la Tribune des l’ONU pour le même combat. (Ndr. Plus de 130 dirigeants et plus de 50 ministres des Affaires étrangères prennent part à la 71e Assemblée générale de l’ONU qui se déroule du 20 au 26 septembre). Donc, on ne va me demander de faire ce que je fais déjà. Il est question maintenant de prendre le train qui a déjà démarré et que chacun de nous apporte sa pierre à cet édifice afin que les résultats soient à chaque fois multipliés. Il s’agit d’un combat qui doit-être mené par tous les Congolais, où qu’il soit et quoi qu’il fasse sans rien attendre de personne, ni rien demander à personne. On n’a pas à attendre de moi personnellement un quelconque leadership pour s’impliquer dans ce combat car tous les Congolais doivent s’opposer aux humiliations que nous subissons dans notre pays. Nous devons nous dire que nous avons droit à la dignité humaine, au respect de la vie, au bien-être. Notre pays ne sera réparé que par nous et chacun de nous à la responsabilité de faire ce qu’il peut dans son domaine pour que notre pays aille mieux. L’avenir du Congo est dans la paix, la solidarité, la liberté, l’égalité et la fraternité. Y renoncer, c’est capituler et c’est cela qui est inadmissible.

Vous avez raison, Docteur, mais n’oubliez pas que le leader est toujours créé par le peuple. En vous écoutant, j’ai l’impression que vous semblez fuir les responsabilités que le peuple voudrait vous confier…

Ai-je l’air de celui qui peut fuir ses responsabilités ? Si c’était vrai, ça se saurait depuis longtemps. Je suis celui qui a dit que nous ne devons pas attendre qu’on vienne nous imposer un leader. Nous devons le créer nous-mêmes afin qu’il nous soit redevable et qu’il apporte le changement que nous attendons. Mais, considérant la situation du pays, qui fait craindre le pire pour l’avenir, et la médiocrité des politiques congolais, il est plus utile aujourd’hui de s’unir derrière la cause nationale commune que derrière des individus si brillants soient-ils. Je le dis ainsi parce que notre pays est confronté à un immense défi : vaincre les méchants assassins et les destructeurs de ses fondements, assurer une meilleure sécurité pour nos concitoyens dans un état de droit, faire grandir dans notre société, par l’intervention populaire et citoyenne, les valeurs de solidarité et de progrès pour tous. Voilà pourquoi nous devons, de manière collective, être à l’initiative et à l’offensive. Quand nous aurons récupéré notre pays des mains des ennemis, nous verrons alors la question des personnalités. Et ce n’est pas ça qui manque. 

Nous sommes le 15 septembre 2016, à 4 jours de la date prévue par la Constitution pour convoquer le corps électoral en RDC. Et la situation factuelle ne semble pas jouer en faveur de ce droit du peuple congolais. Qu’en pensez-vous ?

A propos des élections et du respect de la Constitution dans notre pays, nous avions déjà fait notre part. Au mois d’août dernier, nous avions organisé un forum à Kinshasa à l’issue duquel nous avions dégagé un calendrier qui permettait d’organiser les élections dans les délais constitutionnels. Pour y arriver, nous avions fait appel aux compétences congolaises les plus pointues et avérées en matière d’élections et de droit constitutionnel, des compétences qui ont déjà eu à prouver leurs capacités ailleurs. Ce travail de grande facture n’a pas été pris en considération par ceux qui dirigent, simplement parce qu’ils ont leurs ambitions et agendas cachés. A côté du calendrier réaliste et consensuel qui n’énervait pas notre Constitution, nous avions aussi  proposé des actions alternatives vu que la mauvaise foi du pouvoir en place était manifeste pour ne pas convoquer les élections dans le respect de la Constitution. Il appartient aujourd’hui au peuple de se prendre en charge vu que la faute incombe totalement au pouvoir en place. Les Congolais doivent exiger que les élections soient convoquées dans les délais fixés par la Loi fondamentale parce que nous estimons que c’est un droit pour tous les Congolais d’exiger et d’obtenir les élections selon la Constitution que nous avons votée. Sinon, que les fautifs soient poursuivis pour haute trahison.

Il se tient, depuis le 1er septembre dernier, un dialogue à Kinshasa conformément à la résolution 2277 du Conseil de sécurité de l’ONU. Malheureusement, l’opposition utile n’y prend pas part, ce qui lui prive de la qualité d’inclusivité exigée par l’ONU. Tout le monde souhaitait vous y voir, hélas, non ! Pourquoi n’y êtes-vous pas allé ?

Je vous informe que j’y étais invité mais j’avais décliné l’invitation parce que j’estime qu’il est inopportun, inutile et même dangereux pour notre pays. Il est fait pour tromper le peuple et je n’y crois pas. Vous verrez que ses résolutions ne viseront qu’à sortir de la Constitution pour permettre à certains de s’accrocher au pouvoir ou à d’autres de retrouver des postes au Gouvernement ou ailleurs. Je n’aime pas trop qu’on prenne les Congolais pour des imbéciles.

Au lieu des élections, on nous propose un dialogue, mieux un monologue, qui réunit des personnes d’un même bord même si certains portent la casquette de l’opposition. Cette vaste blague ne m’intéresse pas parce qu’il s’agit d’une distraction pour endormir le peuple avant de mettre en place un agenda caché.

Vous avez, tout récemment, rencontré Etienne Tshisekedi à Kinshasa. Pourquoi cette visite et de quoi avez-vous parlé ?

Oui, j’ai rencontré le Président Etienne Tshisekedi avec qui j’ai longuement discuté de toutes les questions nationales du moment. Ce grand monsieur est une icône politique dans notre pays. Sincèrement, j’aurai souhaité que notre pays disposa de plusieurs politiques de cette trempe afin de le sortir de la boue où l’entraine les politiques versatiles et cupides qui n’accordent aucune importance aux intérêts des la Nation.

PS. Le 19 septembre, soit quatre jours après cette interview, la RDC et particulièrement Kinshasa ont connu des violences inouïes qui ont coûté la vie à plusieurs victimes suite à la marche de l’Opposition pour donner un préavis à Joseph Kabila. Réagissant au déroulement de cette manifestation, le Docteur Denis Mukwege a posté un message vidéo sur les réseaux sociaux : «C’est avec consternation que nous suivons ce qu’il se passe à Kinshasa, et nous voulons présenter nos condoléances les plus émues à toutes les familles des personnes qui ont perdu leurs vies en se battant pour la liberté, la justice et leur dignité. La société civile doit rester unie, forte et non violente. Toutes les méthodes de violence ne peuvent engendrer que la violence (…) Bon courage !»

Blaise Kapampy / Afronews Magazine pour Œil d’Afrique


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