La rencontre du corps et de l’esprit par l’habillement

La création d’Ownbrown, ma marque de collants pour peaux noires et métissées, m’a conduite à entamer une réflexion sur l’image et la place des femmes noires dans le monde de la mode. Ce questionnement a eu comme point de départ une page Facebook animée par ma sœur Bénédicte Ndjoko où celle-ci écrit : « Nous avons tous à cœur de célébrer nos cultures africaines, mais la question est: comment pouvons-nous le faire si nous ne questionnons pas ce que signifie réellement ce corps (le corps de la femme africaine), comment il a été utilisé dans l’histoire et comment il est utilisé par les médias aujourd’hui“.

Cette question ramenée au niveau de l’habillement a tout son sens. Qui décide de ce que doit porter une femme? Si l’on associe aisément le vêtement à l’idée de couvrir, il me paraît que son rôle social quant-à lui est plus rarement discuté.  Le vêtement est une parole, il dit la magnificence, le dénudement, la libération, la protection, la symbolique, le religieux ou encore l’emprisonnement. Ces différentes instances ne disent pas seulement ce à quoi le corps se prédispose ou est assujetti mais sont également le reflet de développements historiques. Le corps de la femme afro-descendente n’échappe pas à cette grammaire particulière.

Les premières étoffes des femmes africaines, dont l’histoire se souvient, remontent à 2 000 ans avant Jésus-Christ, en Egypte ancienne. L’apparat de la femme exprimait une catégorie sociale et une idée de perfection que l’on se devait à soi-même et aux autres. Du pagne court de l’Ancien Empire, l’habit se fait plus complexe au Moyen Empire. Les longues robes de lin ne cachent pas le corps de la femme, mais mettent en relief ses courbes, auxquelles s’ajoutent des parures pour encore le magnifier. L’habit, sa pureté participait également à entrer en communication avec l’au-delà.

L’Egypte, parce qu’elle est la civilisation africaine la plus ancienne que l’on connaisse, restera longtemps la référence. Avec l’esclavage et la colonisation la femme afro-descendante est dépossédée des codes vestimentaires qui construisaient son identité. Afin de nourrir les représentations stéréotypées des imaginaires coloniaux, le corps de la femme afro-descendante a été dénudé ou caché au gré des phantasmes qu’ont suscités les beautés noires. Il s’est alors opéré une reconfiguration de son rapport au corps. Dans sa lutte pour la liberté, la priorité a été donnée à la libération de l’esprit avant celle des corps. L’apparence a été reléguée au rang d’une coquetterie sans grande portée.

Des siècles plus tard dans la lutte pour les droits civiques, les blacks panthers ont mis en avant les cheveux naturels avec leurs afros. Cependant, le capital culturel pour réellement placer les corps des noirs au centre des réflexions a fait défaut. Dans une interview, Kathleen Cleaver, une des figures des black panthers, oppose la beauté noire à la beauté caucasienne dans un jeu de miroir peu fécond. Le lien entre son apparence physique et son identité culturelle est occulté.

Aujourd’hui, une réflexion constante est à nouveau menée autour du corps de la femme afro-descendante. Celles-ci sont à la recherche de stabilité par le biais de la valorisation de leurs identités culturelles. La mode commence donc à devenir un espace d’investissement où les femmes noires peuvent se réapproprier leur image, leur histoire, en dehors de tous phantasmes et codes de la pensée coloniale.

C’est ainsi qu’il faut lire, les apparitions de Lupita Nyong’o dans des robes de designers africains, ainsi que les dernières performances de Beyoncé ou Solange s’appuyant sur les cultures Kongo ou Yoruba. Leurs présences à l’écran ont d’ailleurs été encensées par les femmes afro-descendantes et les médias afros de tout bord certainement parce que ces femmes proposent un nouvel imaginaire où il est question de l’unité de l’être. Une réconciliation du corps et de l’esprit qui ouvre une nouvelle ère. Nous ne pouvons que saluer le virage entamé.

Nadine Ndjoko-Peisker
Créatrice de la marque Ownbrown


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