Economie

Franc CFA : faut-il vraiment en sortir ?

Franc CFA
La question revient en boucle depuis des décennies. Elle anime les amphithéâtres, les marchés et les palais présidentiels. Mais depuis 2024, elle a changé de nature. Ce n’est plus seulement un débat d’économistes. C’est une question politique posée à voix haute par des chefs d’État, des mouvements citoyens et des régimes militaires qui ont fait de la rupture monétaire un marqueur de leur souveraineté retrouvée. Comprendre ce que le franc CFA fait réellement aux économies africaines est la condition pour en parler sérieusement.

Ce que le système dit de lui-même

Le franc CFA désigne deux monnaies distinctes, l’une pour les huit pays de l’UEMOA en Afrique de l’Ouest, l’autre pour les six pays de la CEMAC en Afrique centrale. Elles ont la même valeur mais ne sont pas interchangeables. Les deux sont arrimées à l’euro à parité fixe. C’est là que tout commence.

En échange du dépôt d’une partie de leurs réserves de change en France, les États de la zone franc bénéficient d’une convertibilité illimitée avec l’euro. Pendant longtemps, cet arrangement a été défendu comme un bouclier contre l’inflation. Les chiffres le confirment partiellement : les pays de la zone franc affichent des taux d’inflation structurellement plus bas que leurs voisins qui ont leur propre monnaie. C’est l’argument des partisans du statu quo, et il n’est pas sans fondement. La stabilité monétaire, disent-ils, rassure les investisseurs, protège les importations et évite les dévaluations brutales qui ont appauvri d’autres pays du continent.

Le problème, c’est que cette stabilité a un coût rarement mis en balance.

Ce que le système fait réellement

Pour l’économiste sénégalais Demba Moussa Dembélé, le franc CFA a un taux de change fixe avec l’euro, la monnaie de pays très développés, qui ont fixé comme priorité à la Banque centrale européenne la lutte contre l’inflation. Cela oblige les banques centrales africaines à mener des politiques monétaires très restrictives. La conséquence est directe : quand l’économie européenne a besoin de resserrer le crédit, l’Afrique subit le même traitement, qu’elle en ait besoin ou non. La politique monétaire est calibrée pour Frankfurt, pas pour Dakar ou Douala.

L’économiste togolais Kako Nubukpo, l’une des voix les plus documentées sur ce sujet, le formule sans détour : les échanges entre économies de la zone franc ne représentent que 15 % du total, contre 60 % pour l’Union européenne. Une monnaie commune censée favoriser l’intégration régionale qui n’intègre presque rien. Avoir une monnaie plus flexible pourrait permettre d’avoir des marges de manœuvre pour une population jeune qui a besoin d’activité, de crédit et d’emploi. Ce n’est pas une posture idéologique. C’est un constat sur la structure même du système.

Ce qui garantit une monnaie, selon Ndongo Samba Sylla, économiste sénégalais, c’est la viabilité économique d’un État. La monnaie n’est que l’ADN de la production. Parler encore de garantie pour une monnaie souveraine est une notion du XIXe siècle qui ramène à l’étalon-or. Autrement dit, conditionner la solvabilité d’un État à la bienveillance d’un Trésor étranger est une anomalie dans un monde de monnaies souveraines.

La réforme de 2019 : cosmétique ou tournant ?

En décembre 2019, Macron et Ouattara ont annoncé la fin du franc CFA et la naissance de l’Eco. La France s’est retirée des instances de gouvernance de l’UEMOA, et les pays membres n’ont plus à déposer la moitié de leurs réserves auprès de la Banque de France. Ce sont des changements réels. Mais la parité fixe avec l’euro est maintenue. Et l’Eco n’existe toujours pas.

Pour Demba Moussa Dembelé, cette réforme coupe l’herbe sous le pied des critiques en éliminant les symboles qui fâchent sans toucher au fond du problème. Ce que demandent les peuples africains, c’est la fin du franc CFA et non sa réforme. Les symboles ont changé, la mécanique non. Une monnaie arrimée à l’euro, fabriquée en dehors du continent, dont les règles de convergence sont définies par des critères importés de Maastricht, reste fondamentalement dépendante d’un cadre extérieur.

La CEDEAO vise désormais une mise en circulation de l’Eco en 2027, mais les obstacles sont nombreux : divergences entre États, critères de convergence non respectés, et désaccord profond sur la gouvernance d’une future banque centrale commune. Pour Kako Nubukpo, l’horizon d’une monnaie unique pour toute l’Afrique reste lointain, tant que persiste la méfiance entre chefs d’État et leur réticence à déléguer leur souveraineté monétaire à une instance supranationale.

La rupture comme réponse politique

Au Sahel, la rupture n’attend pas. En février 2024, le chef du régime militaire du Niger, Abdourahamane Tiani, a évoqué la possible création d’une monnaie commune entre le Niger, le Burkina Faso et le Mali, affirmant que la monnaie est une étape de sortie de la colonisation. Le discours est fort. La faisabilité est une autre question. Trois économies parmi les plus pauvres et les plus enclavées du monde, sous sanctions internationales, qui décideraient de créer leur propre système monétaire sans réserves suffisantes ni institutions rodées : le risque de dépréciation rapide et d’inflation est réel.

Il serait contreproductif pour les pays voulant sortir du franc CFA de lancer, chacun, leur propre monnaie. C’est le point sur lequel les économistes favorables à la réforme convergent : la sortie doit être collective, progressive, ancrée sur un panier de devises reflétant la réalité du commerce extérieur africain dollar, euro, yuan et portée par des banques centrales aux capacités renforcées.

Ce que le débat révèle

En novembre 2024, une enquête du réseau Tournons la page et du CERI Sciences Po indiquait que près de 95 % des militants et défenseurs de droits humains ouest-africains sondés se disaient favorables à une sortie du franc CFA. Ce chiffre dit quelque chose que les modèles économétriques ne capturent pas : le problème n’est pas seulement technique. Il est politique. Une monnaie crée depuis une capitale étrangère, dont le nom officiel a mis soixante ans à disparaître de l’appellation coloniale, et dont les billets sont imprimés hors du continent, c’est une relation de dépendance que les peuples africains lisent clairement, même sans maîtriser les mécanismes de la politique monétaire.

Lire aussi

Economie

Depuis mars 2026, Kinshasa a confié à des cabinets internationaux un audit technique et financier de son partenariat minier avec la Chine. Une démarche...

Economie

Avec 6,1 % en 2024 et 6,7 % projetés en 2026, l’économie ivoirienne affiche des chiffres enviables. Mais la chute brutale du prix du...

Economie

Casablanca a joué ce jeudi le rôle qu’elle s’est choisie depuis quelques années : carrefour continental. Le Palace d’Anfa a réuni pendant deux jours...

Economie

À Addis-Abeba fin mars, des automobilistes ont attendu plus de 24 heures dans des files devant les stations-service, pour repartir à prix prohibitifs quand...

Copyright © 2011 Oeil d'Afrique — Un milliard de regards

Quitter la version mobile