On vit plus longtemps en Afrique qu’il y a cinquante ans. C’est un fait réel, documenté, et qui mérite d’être célébré. Mais ce progrès masque une réalité plus âpre : on vit plus longtemps, souvent en moins bonne santé, souvent pauvre, souvent sans accès à des soins dignes. Et même la diaspora installée en Occident, qu’on imagine protégée par les systèmes de santé européens, n’échappe pas entièrement à ce destin. Enquête sur les multiples visages de la longévité africaine.
Le progrès est réel, mais incomplet
Commençons par les bonnes nouvelles, parce qu’elles existent. L’espérance de vie s’est accrue de 25 ans depuis les années 1950 pour atteindre aujourd’hui environ 63 ans en Afrique subsaharienne soit 9 ans seulement en dessous de la moyenne mondiale. En deux générations, le continent a rattrapé l’équivalent d’un siècle de progrès occidental.
L’OMS le confirme : l’espérance de vie en bonne santé a connu une hausse de près de dix ans en Afrique en deux décennies. Cette évolution traduit une victoire réelle contre les maladies infectieuses, une meilleure couverture vaccinale et un accès élargi aux soins de base.
Mais derrière cette moyenne continentale, les écarts sont vertigineux. L’Algérie affiche 77,34 ans d’espérance de vie, suivie de la Tunisie à 76,94 ans et du Cap-Vert à 76,93 ans. Maurice et les Seychelles dépassent les 75 ans. Le Maroc atteint 75,20 ans. À l’autre extrémité du continent, c’est un autre monde. Le Nigeria stagne à 53,87 ans et le Tchad à 53,68 ans, freinés par l’instabilité politique, les conflits et des systèmes de santé exsangues.
Entre Alger et N’Djamena, on parle de plus de 23 ans d’écart d’espérance de vie. Ces deux villes sont sur le même continent. Elles pourraient être sur deux planètes différentes.
Ce qu’on mange ou ce qu’on n’arrive pas à manger
L’alimentation est au cœur du paradoxe africain. Le continent souffre d’un double fardeau nutritionnel qu’aucune formule simple ne peut résumer : d’un côté, la sous-alimentation et les carences ; de l’autre, la montée inexorable de l’obésité et des maladies chroniques liées à une alimentation mal équilibrée.
En Afrique subsaharienne, la surcharge pondérale et l’obésité chez les adultes sont passées de 28,4 % en 2000 à 41,7 % en 2016. Chez les enfants de 5 à 19 ans, les taux d’obésité ont doublé en dix ans. Ce n’est pas la prospérité qui explique ces chiffres. C’est la transition alimentaire : l’abandon progressif des régimes traditionnels riches en légumineuses, céréales non raffinées, légumes-feuilles au profit d’aliments ultra-transformés, bon marché, accessibles dans les marchés urbains et dans les épiceries de quartier. Des produits conçus pour être addictifs, fabriqués par des multinationales qui ont compris avant tout le monde que l’Afrique urbaine était un marché en plein boom.
Résultat : environ 8 % des adultes africains de plus de 25 ans souffrent aujourd’hui de diabète, un chiffre qui pourrait doubler d’ici 2035 selon les projections. L’hypertension artérielle affecte déjà 46 % des adultes sur le continent. Ces maladies, longtemps perçues comme des « maladies des riches », touchent désormais des populations qui n’ont ni les moyens de se soigner, ni parfois conscience d’être malades.
Dr Matshidiso Moeti, Directrice régionale de l’OMS pour l’Afrique, formule le défi clairement : « Les chiffres et les tendances montrent que nous devons travailler encore plus dur pour éviter les conséquences à long terme de la malnutrition et de la mauvaise santé sur la prospérité future de nos enfants, sans oublier le risque accru de maladies non transmissibles liées à l’alimentation telles que le diabète et l’hypertension. »
Le problème ne se réduit pas à ce que les Africains mangent, mais à ce qu’ils peuvent se permettre de manger. Dans les quartiers populaires de Cotonou, de Dakar ou de Kinshasa, une alimentation équilibrée — protéines animales, fruits frais, légumes variés — coûte plusieurs fois plus cher qu’un repas à base de farine de manioc, de riz blanc et d’huile de palme. Chaque année, on estime que 11 millions d’Africains sombrent dans la pauvreté en raison des coûts élevés pour les soins de santé. Ce cercle vicieux — mauvaise alimentation, maladie, appauvrissement, impossibilité de mieux se nourrir — est l’un des mécanismes structurels les plus puissants qui court-circuitent la longévité.
Des soins à deux vitesses et souvent sans filet
Vivre plus longtemps n’a de sens que si les années supplémentaires sont vécues en bonne santé et avec des soins accessibles. Sur ce point, le tableau africain reste sombre.
Dans une majorité de pays africains, les gouvernements financent moins de 50 % de leurs budgets de santé. Seuls l’Afrique du Sud, l’Algérie, le Botswana, le Cap-Vert, l’Eswatini, le Gabon et les Seychelles financent plus de la moitié de leurs dépenses totales de santé publique. Partout ailleurs, le reste à charge pèse sur les ménages — souvent de manière catastrophique.
L’OMS recommande que les familles consacrent moins de 10 % de leurs revenus aux dépenses de santé pour éviter une situation « exorbitante ». Dans 15 pays africains, sur les 20 dernières années, ces dépenses directes ont stagné ou augmenté.
Le résultat concret, c’est celui que vivent des millions de familles : on ne consulte que quand il n’y a plus d’autre choix. On reporte l’opération. On achète des médicaments génériques sur le marché plutôt que de passer par une consultation médicale. On fait confiance aux tradipraticiens non pas par superstition, mais parce que c’est le seul recours financièrement accessible.
La diaspora : l’illusion du passeport occidental
Voici l’idée reçue que les chiffres contredisent frontalement : partir en Europe ou en Amérique du Nord protégerait de tout cela. L’accès à un système de santé universel, à une meilleure alimentation, à de meilleures conditions de travail — tout cela devrait mécaniquement se traduire par une meilleure longévité. Et pourtant.
La réalité est plus nuancée. Les chercheurs ont d’abord identifié ce qu’ils appellent l' »effet immigrant en bonne santé » : les immigrés de première génération présentent généralement une mortalité plus faible que les natifs du pays d’accueil, car la migration sélectionne naturellement des individus plus résistants, plus jeunes, en meilleure condition physique. Celui qui part en France ou au Canada pour travailler n’est pas le plus fragile de son village.
Mais cet avantage s’érode. Et pour la deuxième génération, il peut même s’inverser. Une étude de l’INED en France a révélé que les fils de migrants originaires d’Algérie, du Maroc et de Tunisie sont 1,7 fois plus exposés à la mortalité entre 18 et 65 ans que les populations non migrantes ou issues du sud de l’Europe. En clair : les enfants de la diaspora nord-africaine meurent plus jeunes que leurs voisins français dans la même tranche d’âge.
Les raisons de cette surmortalité sont difficiles à isoler, mais la recherche pointe vers un vaste ensemble de désavantages cumulés : marché du travail, revenus, logement, et discrimination perçue — qui a, selon plusieurs études, un impact négatif direct et documenté sur la santé.
Il faut aussi prendre en compte la perte des habitudes alimentaires protectrices. Les immigrés de première génération bénéficient en partie de leur meilleure hygiène de vie basée sur une alimentation riche en légumes et une faible consommation d’alcool. Mais les immigrés de seconde génération, en adoptant les habitudes culturelles du pays d’accueil, perdent les avantages en termes de santé offerts par leur mode de vie d’origine. La cuisine du pays, avec ses légumineuses et ses épices, cède progressivement la place à la restauration rapide et aux produits ultra-transformés — les mêmes qui font des ravages sur le continent.
Résultat de tout cela : l’écart d’espérance de vie entre l’Europe et l’Afrique, qui était de 25 ans dans les années 1950, a été réduit à 15 ans en 2021. C’est un progrès. Mais il signifie aussi que l’Africain moyen vit encore 15 ans de moins que l’Européen moyen — et que même en Occident, les héritages sanitaires et les inégalités sociales continuent de rogner des années de vie.
Ce que cela devrait changer
Les chiffres ont un sens politique. Si l’hypertension touche près d’un adulte sur deux en Afrique, si le diabète va doubler en dix ans, si 11 millions de personnes tombent dans la pauvreté chaque année à cause des soins, ce ne sont pas des fatalités naturelles. Ce sont les conséquences de choix — budgétaires, alimentaires, institutionnels — que des États et des systèmes économiques ont fait ou ont omis de faire.
Les projections des Nations Unies prévoient que l’espérance de vie africaine devrait continuer de s’améliorer pour atteindre, à la fin du siècle, pratiquement le niveau actuel de longévité en Europe, soit 78 ans. Cette convergence est possible. Elle n’est pas automatique.
Elle suppose des investissements massifs dans les systèmes de santé publique, une politique alimentaire volontariste qui ne laisse pas les populations des grandes villes livrées aux diktats des marques d’ultra-transformation, une couverture maladie universelle qui sorte les soins du registre du luxe pour les remettre dans celui du droit. Elle suppose aussi que la diaspora, partout dans le monde, soit reconnue dans sa vulnérabilité spécifique — et pas seulement dans sa capacité à envoyer des transferts d’argent.
Vivre plus longtemps, oui. Mais pour quoi, et dans quelles conditions ? C’est à cette question que l’Afrique du XXIe siècle doit répondre.