Ailleurs dans le monde

Enrôlement de Kényans dans l’armée russe : Nairobi répond

Enrôlement de Kényans dans l’armée russe

Ils sont partis chercher du travail. On leur a promis des postes d’agents de sécurité, des contrats civils bien rémunérés, une vie meilleure de l’autre côté du monde. Une fois en Russie, on leur a mis un uniforme dans les mains. Et on les a envoyés en Ukraine.

Ce scénario, des centaines de familles kényanes le vivent aujourd’hui dans la douleur et le silence. Des mères sans nouvelles. Des épouses qui manifestent dans les rues de Nairobi, photo de leur mari à bout de bras, en espérant que quelqu’un, quelque part, les entende.

Dimanche 15 mars, le chef de la diplomatie kényane, Musalia Mudavadi, s’est envolé pour Moscou, où il tentera de mettre un terme à l’enrôlement forcé de Kényans dans l’armée russe et d’obtenir le rapatriement de ceux actuellement bloqués en Russie. Deux jours de négociations, un agenda chargé, et derrière chaque dossier, un visage — un homme piégé sur un front qui n’est pas le sien.

Les chiffres donnent le vertige. Selon un rapport des services de renseignement kényans divulgué en février 2026, plus de mille Kényans combattraient actuellement aux côtés des troupes russes en Ukraine, dépassant largement les estimations antérieures de quelques centaines. Le mécanisme de recrutement repose sur des promesses d’emplois civils rémunérés entre 920 et 2 400 euros mensuels — une rémunération dépassant largement les salaires usuels au Kenya.

C’est précisément cette mécanique que le numéro deux du ministère des Affaires étrangères kényan a dénoncée sans détour. Abraham Korir Sing’Oei a qualifié la situation d’« inacceptable », fustigeant le fait que des Kényans soient trompés pour être ensuite utilisés comme « chair à canon » par l’armée russe. « Il semble qu’il y ait un schéma consistant à attirer des gens et à les faire mourir », a-t-il affirmé, dénonçant un « programme intentionnel visant à recruter de manière illégale des personnes d’ascendance africaine ».

Ces mots ont du poids. Ils signifient que Nairobi ne traite plus cette affaire comme un simple dossier consulaire. C’est une question de souveraineté, de dignité, et de la responsabilité d’un État envers ses citoyens abandonnés sur un front étranger.

La visite a abouti à une avancée concrète. À l’issue de ses entretiens à Moscou, Musalia Mudavadi a annoncé que la Russie et le Kenya étaient convenus que les ressortissants kényans ne seraient plus enrôlés par le ministère russe de la Défense. « Il n’y aura plus de nouveaux recrutements », a-t-il affirmé, précisant que des services consulaires seraient organisés pour les Kényans nécessitant une assistance.

Moscou, de son côté, par la voix du ministre Lavrov, a soutenu que les citoyens kényans avaient signé leurs contrats volontairement. Un désaccord de fond qui n’a pas empêché la conclusion d’un accord — mais qui laisse entière la question de la responsabilité des recruteurs et des poursuites judiciaires à venir.

Car le Kenya ne négocie pas seulement la tête baissée. Nairobi entend également signer avec Moscou un accord encadrant le séjour des Kényans étudiants ou travailleurs en Russie, et renforcer les échanges commerciaux bilatéraux — citant le potentiel du marché russe pour le café, le thé et les fleurs kényanes. Une façon de dire que la relation entre les deux pays ne se réduira pas à ce chapitre douloureux.

Mais le drame kényan n’est pas isolé. À l’échelle du continent, l’Ukraine évalue à environ 1 800 le nombre d’Africains combattant au sein des forces russes. Le collectif All Eyes on Wagner a publié mi-février les noms de 1 417 Africains enrôlés entre janvier 2023 et septembre 2025, dont plus de 300 sont morts. Les Égyptiens, les Camerounais et les Ghanéens constituent les principaux contingents identifiés, des chiffres vraisemblablement sous-estimés.

L’Afrique du Sud avait obtenu fin février le rapatriement de quinze de ses ressortissants sur dix-sept ayant alerté leur gouvernement. Quinze familles qui ont pu embrasser à nouveau un fils, un frère, un mari. Pour les centaines d’autres, l’attente continue.

Ce qui se joue entre Nairobi et Moscou n’est pas qu’une affaire kényane. C’est le signal que le continent africain commence à regarder en face une réalité longtemps tue : ses enfants sont devenus, pour certains, de la chair à canon dans une guerre qui n’est pas la leur. Et que les gouvernements africains ont non seulement le droit, mais le devoir, d’aller les chercher.

Leave a Reply

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Nous vous recommandons également

Ils font l'actu

Il y a des voyages diplomatiques qui passent inaperçus. Et il y en a qui font l’histoire. Celui que Musalia Mudavadi, ministre des Affaires...

Copyright © 2011 Oeil d'Afrique