Chaque mars, Forbes publie son classement des milliardaires africains. Chaque mars, les mêmes questions reviennent. Ces fortunes témoignent-elles d’une Afrique qui monte — ou d’une Afrique qui se concentre ? Portrait d’un club qui s’enrichit, dans un continent qui attend.
Le podium
Aliko Dangote, 68 ans, Nigeria — 28,5 milliards de dollars. Pour la quinzième année consécutive, l’homme le plus riche d’Afrique n’a pas changé. Dangote est une institution à lui seul. Son groupe emploie des dizaines de milliers de personnes dans plus de dix pays africains, à travers le ciment, le sucre, les engrais, les produits alimentaires. Son projet le plus ambitieux — une raffinerie colossale à Lagos, capable de traiter 650 000 barils de pétrole par jour, l’une des plus grandes au monde symbolise mieux que tout ce qu’un entrepreneur africain peut construire depuis le sol du continent. À lui seul, il représente plus du quart de la richesse totale du classement. C’est vertigineux. C’est aussi révélateur d’une concentration que les chiffres ne dissimulent pas.
Johann Rupert, 75 ans, Afrique du Sud, 16,1 milliards de dollars. Le maître discret du luxe mondial. Derrière Cartier, Van Cleef & Arpels et Montblanc se trouve ce Sud-Africain qui préside Richemont, l’un des groupes de maroquinerie et joaillerie les plus puissants de la planète. Sa fortune a progressé de 2 milliards de dollars en un an. Rupert est la seule fortune africaine au sommet de l’industrie du luxe mondial — un secteur dont les clients sont essentiellement en Europe, en Asie et aux États-Unis. Son ancrage africain est réel, son impact économique sur le continent, plus indirect.
Abdulsamad Rabiu, 65 ans, Nigeria, 11,2 milliards de dollars. La grande surprise de l’édition 2026. Sa fortune a explosé de 120 % en un an, portée par BUA Cement dont les actions ont bondi de 135 % à la Bourse de Lagos. Fondateur du BUA Group ciment, sucre, huiles alimentaires, infrastructures portuaires Rabiu est souvent présenté comme le rival de Dangote. C’est réducteur, mais pas faux. Leur concurrence dans le secteur du ciment nigérian a contribué à faire baisser les prix dans l’un des marchés de construction les plus dynamiques du continent. Rabiu grimpe de la sixième à la troisième place. Son ascension est la plus spectaculaire de cette édition.
Le club en chiffres
Le classement 2026 recense 23 milliardaires africains, contre 22 l’an passé. Leur richesse cumulée s’établit à 126,7 milliards de dollars, en hausse de 21 % — soit plus de 20 milliards supplémentaires en un an.
L’Afrique du Sud place sept représentants dans le classement, l’Égypte cinq, le Nigeria quatre et le Maroc trois. Le Nigeria reste la locomotive : ses quatre milliardaires réunis pèsent à eux seuls près de 47,5 milliards de dollars.
Quatorze des 23 milliardaires retenus sont qualifiés de « self-made » par Forbes. Aucune femme ne figure dans l’édition 2026. Cette dernière statistique, discrètement glissée en bas de page par le magazine, mérite qu’on s’y attarde. Sur un continent où les femmes représentent plus de la moitié de l’activité économique informelle, leur absence totale du classement dit quelque chose des barrières structurelles qui persistent — accès au capital, aux réseaux, aux marchés formels.
Ce que les chiffres ne disent pas
Il faut lire Forbes et regarder en même temps ce qui se passe au bas de la pyramide. Selon Oxfam, plus d’un tiers de la population du continent vit en dessous du seuil d’extrême pauvreté, soit 460 millions de personnes et ce nombre continue d’augmenter.
L’ONG relève que le creusement des inégalités est en grande partie lié à un manque de volonté politique : des systèmes fiscaux favorables aux plus riches, peu progressifs, où « les personnes fortunées qui placent leur patrimoine dans des structures d’entreprise et transfèrent leurs capitaux à l’étranger voient leur fortune se multiplier sans être imposées de manière proportionnelle ».
Fati N’zi-Hassane, directrice d’Oxfam en Afrique, parle d’un « système truqué qui permet à une petite élite d’amasser d’immenses fortunes tout en privant des centaines de millions de personnes des services les plus élémentaires ».
C’est le paradoxe africain que Forbes ne met pas en couverture : les fortunes battent des records, les marchés boursiers s’envolent — et simultanément, 40 % des États africains restent surendettés ou à haut risque de le devenir selon les Nations Unies.
Une richesse qui crée de la richesse mais à quelle vitesse, et pour qui ?
Il serait inexact de réduire ces bilans à un simple inventaire des inégalités. La majorité de ces fortunes se sont construites dans des secteurs qui répondent à des besoins réels : le ciment pour construire des villes, les télécoms pour connecter des populations, les engrais pour nourrir un continent. Ces milliardaires africains n’ont pas bâti leurs empires dans des économies faciles. Ils ont construit leurs fortunes dans des environnements politiquement instables, avec des infrastructures défaillantes, face à des régulations imprévisibles et des marchés financiers peu développés.
La question n’est pas de savoir si ces fortunes sont légitimes. Elle est de savoir si elles ruissellent et à quel rythme. Depuis 2020, le revenu moyen des 1 % les plus riches d’Afrique a augmenté cinq fois plus vite que celui des 50 % les plus pauvres. Ce différentiel est le vrai sujet. Pas les 126 milliards en eux-mêmes, mais la vitesse à laquelle ils se propagent ou ne se propagent pas dans le tissu économique du continent.
Forbes publie son classement. L’Afrique, elle, continue d’attendre que la richesse qu’elle produit revienne davantage à ceux qui la produisent.
Oeil d’Afrique — 20 mars 2026
