Chaque grande querelle du football africain finit par se régler en Suisse. Pas à Zurich, siège de la FIFA. À Lausanne, dans les bureaux discrets du Tribunal Arbitral du Sport. Ce tribunal est devenu ce que la CAF devrait être mais n’est pas : un arbitre fiable et respectueux du droit.
Le palmarès qui accuse
Sur les six dernières grandes affaires africaines portées devant le TAS, une seule décision de la CAF a été intégralement maintenue. Les cinq autres ont été partiellement ou totalement cassées. Cinq défaites sur six devant la plus haute juridiction sportive du monde. Ce n’est pas de la malchance. C’est le signe d’une institution qui légifère mal, sanctionne de manière disproportionnée et viole régulièrement ses propres règlements.
Deux pathologies reviennent dans chaque dossier comme un refrain. La première : des sanctions trop lourdes, mal motivées, prononcées sans respecter les droits de la défense. La seconde : des règlements interprétés de façon extensive, au-delà de ce que les textes permettent réellement.
Les affaires qui ont fait jurisprudence
Adel Amrouche, 2024. Sélectionneur algérien de la Tanzanie, il ose déclarer en interview que « le Maroc gère le football africain » et que l’horaire d’un match Tanzanie-Maroc a été modifié sans l’accord du pays hôte. La CAF le suspend pour huit matchs sans même l’avoir auditionné au préalable. Il saisit le TAS. Lausanne réduit la suspension de moitié, annule l’amende, et condamne la CAF à lui verser des indemnités. Vice de forme et disproportion manifeste : les deux maux réunis dans un seul dossier.
USM Alger contre RS Berkane, 2024. L’Algérie refuse de laisser jouer un club marocain dont le maillot représente une carte du Maroc incluant le Sahara Occidental — territoire disputé. La CAF, qui avait validé le maillot en début de saison, sanctionne pourtant l’USM Alger par forfait. La FAF saisit le TAS. En février 2025, le tribunal tranche : le maillot véhicule bien un message politique contraire aux règlements de la CAF. La décision de validation est annulée. Contrainte d’appliquer le verdict, la CAF publie un circulaire interdisant désormais tout équipement à caractère politique dans ses compétitions. En clair : la CAF a dû changer ses règles parce que le TAS lui a démontré qu’elle les violait elle-même.
Samuel Eto’o contre la Commission de Gouvernance, 2025. Le président de la Fédération camerounaise, figure clivante, est visé par une procédure d’exclusion de certaines instances dirigeantes de la CAF. Le TAS casse la décision, estimant que les critères utilisés « manquaient de base légale solide ». L’affaire ne porte pas sur du sport. Elle porte sur la gouvernance interne et révèle qu’une confédération peut tenter d’écarter arbitrairement un dirigeant élu sans s’en donner les moyens juridiques.
L’avocat spécialisé en droit du sport Pius Ndubuokwu formule le problème clairement : « Le droit du sport nécessite des experts en réglementation du football plutôt que des avocats généralistes. » Quand les jurys disciplinaires manquent de cette spécialisation, les décisions vacillent et s’effondrent à Lausanne.
Il y a aussi une perception, dans plusieurs pays africains, d’une asymétrie structurelle. Dans plusieurs des affaires citées, un même pays apparaît en position de plaignant victorieux devant la CAF avant d’être partiellement désavoué à Lausanne. C’est un constat factuel, pas une accusation. Mais il suffit à entretenir une défiance diffuse qui ronge la légitimité de l’institution.
Le Sénégal attend. Et le problème demeure.
Le dossier CAN 2025 s’instruit désormais dans ce contexte chargé. Selon Raymond Hack, ancien responsable de la Commission de discipline de la CAF, les chances que le TAS casse la décision sont statistiquement élevées : si l’arbitre a autorisé la reprise du jeu et sifflé la fin de la rencontre, le jury d’appel n’avait théoriquement plus le pouvoir d’annuler le résultat acquis. La décision prendra trois à quatre mois. D’ici là, le Maroc restera officiellement champion d’Afrique pendant les premières qualifications pour la CAN 2027.
Mais au-delà de ce cas, une question plus large s’impose. Jusqu’à quand le football africain acceptera-t-il que sa plus haute instance soit régulièrement corrigée par un tribunal suisse ? Le problème n’est pas Lausanne. Le problème est que Lausanne est devenu nécessaire.
La réforme de la CAF de ses procédures disciplinaires, de la formation de ses juristes, de la transparence de ses verdicts n’est plus une option. C’est une urgence institutionnelle. Et chaque dossier qui part en Suisse en est la preuve supplémentaire.
