Les feuilles ont été cueillies. Les camions ont fait la route. Les cargaisons ont attendu sur le quai. Et elles attendent encore. Au Kenya, entre 6 000 et 8 000 tonnes de thé sont immobilisées au port de Mombasa depuis le début de la guerre au Moyen-Orient. Ce blocage représente une valeur d’environ 24 millions de dollars. Des montagnes vertes du pays Kikuyu aux docks de Mombasa, il n’y a que quelques centaines de kilomètres. Mais de Mombasa aux marchés du Moyen-Orient et du Pakistan, les deux premiers débouchés du thé kenyan, le chemin est désormais coupé.
La situation est critique car de nombreuses compagnies maritimes ont annulé leurs escales à Mombasa en raison du conflit au Moyen-Orient. Chaque semaine depuis le début de la guerre, environ 20 % des thés produits sont restés à quai en raison des perturbations des voies maritimes, a expliqué George Omuga, directeur général de l’Association est-africaine du commerce du thé (EATTA). Le chiffre qu’il donne pour les pertes est brutal : entre 8 et 9 millions de dollars de manque à gagner par semaine.
Les marchés vitaux coupés
Le Moyen-Orient représente 20 % des exportations kényanes de thé. L’Iran seul achetait 13 millions de kilos l’année passée. Le Pakistan, devenu inaccessible lui aussi en raison de la flambée des coûts du pétrole, représente 40 % des exportations kényanes de thé. Deux marchés vitaux, simultanément hors d’atteinte. Environ 65 % du marché est-africain du thé est affecté par la guerre déclenchée le 28 février par des frappes israélo-américaines sur l’Iran.
Les armateurs ont fait leur choix : trop risqué, trop cher, trop incertain. L’armateur CMA-CGM a suspendu toutes ses lignes commerciales au Moyen-Orient et indiqué que le passage par le canal de Suez est suspendu jusqu’à nouvel ordre, les navires étant déroutés via le Cap de Bonne-Espérance. Ce détour rallonge les trajets de plusieurs semaines et multiplie les coûts rendant non rentables des expéditions qui l’étaient encore il y a deux mois.
Ce n’est pas que le thé
Le Moyen-Orient représente aussi entre 10 et 15 % des exportations de fleurs kényanes, ainsi qu’un important point de transit vers l’Europe. Le Kenya est en outre dépendant des importations de carburant. Des milliers de stations-service indépendantes sont touchées par des problèmes d’approvisionnement, tandis que les achats de panique stimulent la demande, déplore John Njogu, président de la Petroleum Outlets Association of Kenya.
Ce que la guerre au Moyen-Orient révèle pour le Kenya et pour l’Afrique, c’est la fragilité d’une architecture commerciale construite sur des routes maritimes contrôlées par d’autres. Quand deux hommes se battent à Téhéran et Tel-Aviv, c’est le paysan des hauts plateaux du Kenya qui perd son revenu de la semaine. La question n’est pas de savoir qui a raison dans cette guerre. C’est de savoir comment l’Afrique peut construire des routes commerciales qui ne dépendent pas du bon vouloir des belligérants.

































