Politique

Cameroun : des ministres morts encore en poste

Paul Biya, President du Cameroun
Il y a des anomalies administratives qui, à force d’être normalisées, finissent par ne plus choquer personne. Celle-là mérite pourtant qu’on s’y arrête. Quatre membres du gouvernement camerounais ont perdu la vie entre 2021 et 2023 sans jamais être remplacés. Adoum Gargoum, ministre délégué aux Relations extérieures, Alim Hayatou, secrétaire d’État à la Santé publique, Clémentine Ananga Messina, ministre déléguée à l’Agriculture, et Gabriel Dodo Ndoke, ministre des Mines, de l’Industrie et du Développement technologique, décédé le 21 janvier 2023. 

Ce qui frappe, ce n’est pas seulement la série de décès tragiques, mais l’absence totale de remaniement ministériel pour combler ces postes vacants. Pendant près de trois ans pour certains, le Cameroun a fonctionné avec un gouvernement incomplet, sans que la présidence ne juge nécessaire d’y remédier.

Gabriel Dodo Ndoke figure donc toujours, officiellement, dans les textes comme ministre des Mines. Né en 1971, nommé en 2019, il est mort à 51 ans à l’hôpital de la CNPS à Yaoundé des suites d’un malaise cardiaque. Il avait reçu l’ambassadeur d’Italie la veille même de sa mort. Aujourd’hui, son nom reste inscrit dans les organigrammes officiels de l’État camerounais. Un mort qui gouverne. La formule est grotesque. La réalité, elle, ne l’est pas moins.

La partie émergée d’un iceberg plus profond

Ces postes vacants ne sont pas un bug du système. Ils en révèlent la logique profonde. Le Cameroun est dirigé essentiellement par des personnes du troisième âge. C’est le cas de Paul Biya, mais aussi du président du Sénat, du président de l’Assemblée nationale, en poste depuis plus de trente ans, ou encore du directeur de la police, qui est le plus vieux policier en exercice au monde.

Les chiffres font tourner la tête. À 93 ans, Paul Biya est le plus vieux chef d’État au monde. Le président de l’Assemblée nationale Cavayé Yéguié Djibril et le président du Sénat Marcel Niat Njifenji avaient respectivement 86 et 91 ans avant leur remplacement en mars 2026. Le chef d’état-major de l’armée, René-Claude Meka, a 86 ans. Le chef de la police, 93 ans. Le président du Conseil constitutionnel, Clément Atangana, 84 ans. Ce n’est pas un gouvernement. C’est une maison de retraite qui a les clés de l’État.

Brice Molo, sociologue et historien postdoctorant à l’IRD, met les mots sur ce que beaucoup de Camerounais ressentent sans toujours l’articuler : « Il existe un contraste frappant entre l’âge des dirigeants camerounais et celui de la majorité de la population. » Ce contraste n’est pas anecdotique. Environ 60 % de la population camerounaise a moins de 25 ans. Une jeunesse qui regarde des octogénaires et des nonagénaires tenir les rênes d’un pays dont elle est l’avenir.

La mécanique du système

Pour comprendre pourquoi des ministres morts restent en poste, il faut comprendre comment fonctionne le pouvoir à Yaoundé. Le chef n’est remplacé que lorsqu’il est mort. Cette phrase, entendue dans la rue camerounaise, dit tout d’une culture politique où le mouvement est perçu comme une menace, où chaque nomination est une négociation d’équilibres ethniques et régionaux, où le remaniement expose le président à révéler ses priorités et ses faiblesses. Laisser un poste vacant est aussi une façon de ne pas choisir. De ne pas créer de mécontents. De maintenir une ambiguïté utile.

Paul Biya a été de plus en plus absent. Le septennat qui s’achève est sans doute celui au cours duquel il aura été le plus absent, moins par ruse que du fait de l’usure du temps. La délégation de signature accordée au secrétaire général de la présidence Ferdinand Ngoh Ngoh s’est avérée une procuration permanente. Un État dans l’État. Un gouvernement dans le gouvernement. Et pendant ce temps, des ministres morts continuent d’occuper des fonctions dont plus personne ne s’acquitte.

« On attendait un remaniement depuis des années. Les gens plaisantent en disant que le président va nommer des fantômes », confie Hervé, fonctionnaire à Yaoundé, joint par notre rédaction. « Mais la blague devient moins drôle quand tu essaies de faire avancer un dossier au ministère des Mines et que tu te demandes qui dirige vraiment. »

Un premier signal de changement, timide

En mars 2026, Paul Biya a validé le remplacement de Cavayé Yéguié Djibril et Marcel Niat Njifenji à la tête de l’Assemblée nationale et du Sénat. Le perchoir est désormais occupé par Théodore Datouo, 65 ans, tandis qu’Aboubakary Abdoulaye, 64 ans, prend la tête du Sénat. Des visages moins âgés. Des analystes camerounais ont immédiatement noté l’ironie : Paul Biya, 93 ans, venait de rajeunir ses institutions en nommant des hommes de 65 et 64 ans.

Le 4 avril 2026, le Parlement camerounais a adopté une révision constitutionnelle réintroduisant le poste de vice-président, supprimé depuis des décennies. Le texte a été adopté à 200 voix pour et 18 contre. L’opposition a dénoncé la précipitation : les membres de la commission spéciale ont disposé de moins de deux heures pour examiner un texte engageant l’avenir institutionnel de 30 millions de citoyens.

Pour beaucoup d’observateurs, la question n’est pas celle du rajeunissement. C’est celle de la transition. Le Cameroun se trouve à un carrefour historique, et la question du « après Biya » ne se résoudra ni par des faux documents viraux, ni par le silence des institutions. Ce que cette situation révèle, c’est l’urgence d’un débat national que le Cameroun officiel continue de différer : celui de la transition démocratique, de la transparence institutionnelle, et de l’avenir d’un pays.

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