En marge de la conférence qu’il a tenue à Paris devant la diaspora congolaise de France, Man David Kiala, président du parti Avançons, a accordé un entretien à notre rédaction. Au programme : révision constitutionnelle, pacification de l’Est et trajectoire économique de la RDC. Un échange sans langue de bois.
La Constitution congolaise fait beaucoup parler en ce moment. Quel regard portez-vous sur ce débat ?
La Constitution est un texte sacré parce qu’elle émane du peuple. C’est lui qui a le pouvoir de l’approuver, c’est lui qui a le pouvoir de la modifier. Mais cette sacralité ne la transforme pas en texte intouchable pour l’éternité. Lorsque des dispositions créent des frictions, des divisions ou des contradictions avec la réalité vécue par les citoyens, le souverain primaire a le droit d’ouvrir le débat.
Vous parlez de contradictions. Lesquelles vous semblent les plus urgentes à corriger ?
Prenez l’article 198, alinéa 4. Il conditionne l’accès aux responsabilités au sein d’un gouvernement provincial à une notion d’origine. Un citoyen peut vivre dans une province, y travailler, y investir, y construire sa vie, et se voir barrer l’accès à certaines fonctions politiques parce qu’il n’est pas considéré comme originaire de cette province. Mais la même Constitution garantit à tout Congolais le droit de vivre où il le souhaite sur le territoire national. Ces deux dispositions s’annulent. C’est une contradiction que l’on ne peut pas continuer à ignorer.
Il y a aussi la question des armes. La Constitution interdit l’accès au pouvoir par la force, mais cette interdiction doit être formulée de façon bien plus ferme, dès le préambule : quiconque prend les armes contre la République ne peut prétendre à aucune fonction institutionnelle. Ce verrou est indispensable à la démocratie.
Beaucoup de Congolais estiment pourtant que l’urgence n’est pas là. Pour eux, c’est la pacification de l’Est qui prime.
L’urgence, c’est effectivement l’Est. Je ne le nie pas. Mais l’architecture juridique du pays fait partie des instruments de la pacification. On ne peut pas pacifier durablement un territoire avec des moyens militaires et diplomatiques si les sanctions contre ceux qui ont pris les armes restent fragiles ou individuelles. Il faut des verrous institutionnels. La loi mère doit clairement énoncer que la rébellion armée n’ouvre pas de porte vers les institutions. C’est aussi un message dissuasif.
Ce message dissuasif ne passe-t-il pas davantage par les actes que par les textes ?
Les deux ne s’excluent pas. Le code pénal décourage le vol parce qu’il existe des juges et des peines. Il ne suffit pas d’avoir des condamnations au cas par cas. Il faut que le cadre constitutionnel lui-même ferme cette porte. Des condamnations isolées, y compris à la peine capitale, ne suffisent pas à envoyer un message systémique. C’est l’ensemble de l’édifice juridique qui doit parler.
On ne peut pas évoquer cette réforme sans nommer celui qui l’a portée publiquement en premier : le président Tshisekedi. Beaucoup y voient une manoeuvre pour ouvrir la voie à un troisième mandat.
Cette question, je l’entends. Elle est légitime. Mais je veux être précis : une réforme constitutionnelle n’est pas conditionnée par les intentions d’un individu. Un président peut engager ce processus et s’engager à ne pas être candidat. Ce sont deux actes distincts. Ce qui compte, c’est la volonté du peuple et la qualité du débat.
La volonté du peuple… mais c’est le président qui a ouvert le débat, pas l’inverse.
Le président de la République est élu au suffrage universel direct. Il dispose d’une représentativité nationale que n’a aucun autre élu. Un député défend sa circonscription. Le président représente le Kasaï, le Congo central, le Nord-Kivu, le Haut-Katanga, toutes les provinces. Quand il initie un débat, il ne le fait pas depuis une position ordinaire. Il traduit aussi ce qu’il perçoit dans les différentes communautés qu’il consulte.
Un mandat n’est pas un chèque en blanc. Les Congolais ont élu Tshisekedi sur des questions économiques et sécuritaires, pas sur une demande explicite de changer la Constitution.
C’est vrai. Mais la mission d’un chef d’État ne peut pas être enfermée dans une liste de sujets définie le jour de l’élection. Les circonstances évoluent. Quand Le Président Tshisekedi est arrivé au pouvoir, personne n’anticipait la pandémie, la crise russo-ukrainienne et ses effets sur les prix des matières premières, ni certaines tensions régionales qui ont pesé directement sur la sécurité du pays. Un chef d’État gouverne avec les réalités qu’il trouve, pas seulement avec le programme qu’il a promis.
Comment reliez-vous tout cela à l’économie concrète des Congolais ?
Le développement repose sur deux choses qui se tiennent : la stabilité politique et la continuité des politiques économiques. Depuis l’arrivée du Président Tshisekedi, le pays a retrouvé une relation de travail avec le FMI. Les réserves de change ont progressé. Des appuis budgétaires ont été obtenus. Cet élan existe. Il est réel. Mais il est fragile. Un élan économique ne survit pas à une instabilité institutionnelle profonde. Si le cadre se fissure, les investisseurs partent, les financements s’arrêtent, et ce sont les Congolais ordinaires qui paient la facture.
Vos critiques vous répondront que c’est précisément l’argument classique pour justifier le maintien au pouvoir d’un homme.
Je comprends la méfiance. Elle est légitime au vu de l’histoire politique africaine. Mais ce n’est pas parce qu’un argument a été mal utilisé ailleurs qu’il est faux en soi. La question que nous posons n’est pas : comment garder le Président Tshisekedi au pouvoir ? La question est : quelles dispositions constitutionnelles permettent à la RDC de consolider la paix, de protéger la démocratie et d’améliorer le quotidien des Congolais ? Ce sont deux questions différentes. La réponse à la première n’est pas notre agenda.
Un dernier mot pour ceux qui sont dans la diaspora et qui suivent ce débat de loin ?
La diaspora vote. Elle investit. Elle envoie de l’argent aux familles. Elle influence l’image du pays depuis l’étranger. Elle n’est pas un spectateur de ce débat, elle en est une partie prenante. Ce que nous lui demandons, c’est de ne pas se laisser enfermer dans une lecture binaire : soit on touche pas à la Constitution, soit on est pour le tribalisme et l’autoritarisme. La réalité est plus complexe. Prenons le temps de la lire ensemble.
Entretien réalisé par Melissa Muhema pour Oeil d’Afrique