La moquerie du président kenyan sur l’accent nigérian et la réplique de Charles III à Trump cette semaine disent la même chose : la langue héritée de la colonisation continue de structurer les hiérarchies, même entre Africains. Deux scènes, deux continents, même semaine.
Mardi 28 avril à Washington, le roi Charles III s’adresse à Donald Trump lors d’un dîner d’État à la Maison Blanche. Trump avait déclaré en janvier à Davos que sans l’aide américaine pendant la Seconde Guerre mondiale, les Européens «parleraient allemand». Charles III, souriant, lui rend la réplique : «Oserais-je dire que sans nous, vous parleriez français.» Rires dans la salle.
Sept jours plus tôt, le 21 avril à Rome, William Ruto s’adresse à la diaspora kényane. Il vante le capital humain du Kenya, son système éducatif, la qualité de son anglais. Puis ajoute : «Si vous écoutez un Nigérian parler, vous ne comprenez pas ce qu’il dit. Il vous faut un traducteur, même quand il parle anglais.» Rires dans la salle, aussi. Deux blagues. Le même réflexe. La langue comme marqueur de supériorité.
La joute Tinubu-Ruto en arrière-plan
La déclaration de Ruto ne surgit pas de nulle part. Le 10 avril, lors d’une visite dans l’État pétrolier de Bayelsa, Bola Tinubu avait publiquement affirmé que les Nigérians étaient «mieux lotis» que les Kényans, alors que les prix du carburant flambaient au Nigeria. Une petite phrase destinée à relativiser une crise intérieure en utilisant le Kenya comme repoussoir.
Ruto a attendu onze jours. Sa réponse n’a pas pris la forme d’un communiqué ou d’une déclaration officielle. C’est devant sa propre diaspora, à Rome, loin des protocoles, qu’il a choisi de rendre la monnaie.
Ni Abuja ni Nairobi n’ont émis de réponse officielle pour désamorcer l’incident. Le silence des chancelleries, alors que la polémique embrasait les réseaux, est en lui-même une réponse.
Quand la vidéo est devenue virale et que le ministre nigérian des Affaires étrangères Yusuf Tuggar s’est retrouvé face à Ruto à Nairobi lors d’une conférence minière, le président kenyan a tenté de rectifier le tir. Sa clarification vaut le détour. «Dans certains pays comme le Nigeria, si vous ne parlez pas un excellent anglais comme celui que nous parlons au Kenya, vous aurez peut-être besoin d’un traducteur pour comprendre l’excellent anglais du Nigeria», a-t-il dit, avant de conclure à l’adresse du ministre : «Mes beaux-parents, j’espère qu’il n’y aura aucune conséquence.» La fille de Ruto est mariée à un Nigérian. Le rattrapage diplomatique s’est fait en famille.
Ce que le critère linguistique révèle
La vraie question n’est pas de savoir si l’anglais nigérian est meilleur ou moins bon que l’anglais kenyan. C’est de comprendre pourquoi deux présidents africains, en 2026, utilisent encore la qualité de leur anglais comme indicateur de développement national.
Les deux pays ont hérité de l’anglais par la colonisation britannique, dans des circonstances différentes : le Kenya sous domination britannique pendant 68 ans, le Nigéria pendant 99 ans. Aucun des deux n’a choisi cette langue. Elle s’est imposée par la force, puis s’est installée comme langue officielle, langue d’État, langue de réussite. Ce que Ruto a fait à Rome, c’est reproduire la hiérarchie que le colonisateur avait construite : le bon anglais comme signe de civilisation, l’accent déviant comme signe d’infériorité.
Les internautes nigérians n’ont pas tardé à répliquer, rappelant au président kenyan que leur «anglais» s’exporte partout dans le monde via la musique de Burna Boy ou Wizkid, là où l’anglais kenyan reste plus discret. La réponse populaire était plus pertinente que le débat entre présidents : le Nigeria n’a pas besoin de valider son rapport à l’anglais selon les critères académiques britanniques. Il en a fait autre chose.
Charles III, Trump et la même mécanique
La réplique de Charles III à Washington fonctionne sur la même logique, mais depuis l’autre bord. Une référence aux origines tout à la fois britanniques et françaises de nombreux toponymes aux États-Unis, résultat de la rivalité coloniale des deux puissances en Amérique du Nord. L’humour cache à peine ce qu’il dit : sans nous, les Britanniques, vous seriez restés sous influence française. Sous-entendu : moindre.
Trump avait dit la même chose à l’Europe sur l’allemand. Charles III lui retourne l’argument avec le français. Le jeu est symétrique, et il repose sur le même présupposé : certaines langues valent plus que d’autres. Que ce soit l’anglais face à l’allemand, ou l’anglais kenyan face au pidgin nigérian, la grille est identique.
Ce que personne ne dit dans ces échanges : ni le français, ni l’anglais, ni l’allemand ne sont des langues africaines. L’Afrique a plus de deux mille langues. Le Nigéria seul en compte plus de cinq cents. Le Nigeria rayonne mondialement grâce à son industrie culturelle, Nollywood et l’Afrobeats, qui ont imposé son accent et son argot comme une marque de fabrique globale. Ce n’est pas en parlant un anglais de BBC que Burna Boy a rempli l’O2 Arena.
Le vrai enjeu continental
La compétition entre le Nigéria, premier PIB du continent, et le Kenya, hub économique et diplomatique de l’Afrique de l’Est, se joue désormais aussi sur les réseaux sociaux, en temps réel, parfois au détriment de la coopération régionale.
Ruto et Tinubu ont chacun utilisé l’autre pour parler à leur opinion intérieure. L’un pour relativiser une hausse du carburant. L’autre pour vendre son pays à une diaspora qu’il cherche à mobiliser. La rivalité Kenya-Nigeria est réelle et ancienne, elle porte sur le leadership continental, les marchés, l’influence diplomatique. Elle n’a pas besoin de se jouer sur le terrain de l’accent anglais.
Charles III et Trump ont eu leur dîner. Ruto et Tinubu auront leur sommet de l’Union africaine. Entre-temps, la langue coloniale continue de faire son travail : diviser ceux qu’elle a réunis de force, et rassembler ceux qui s’en réclament comme d’un titre.