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Kenya : à Solai, un projet immobilier israélien ravive le spectre colonial des terres africaines

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L’investisseur israélien Erez Rivkin développe depuis début 2026 un complexe agro-résidentiel de 210 hectares à Solai, dans le comté de Nakuru. Baptisé « The Great Rift Valley Retreat », le projet a déclenché un débat national sur la souveraineté foncière au Kenya et réveille des mémoires historiques que l’Afrique de l’Est n’a pas effacées.

Sur un plateau surplombant la Grande Vallée du Rift, Erez Rivkin cultive depuis quinze ans du romarin destiné à l’Allemagne, aux Pays-Bas et à Dubaï. En février 2026, quand un documentaire télévisé kényan a fait le tour des réseaux sociaux pour présenter son projet comme un modèle d’investissement étranger, la réaction n’a pas été celle qu’il attendait.

Le projet, baptisé « The Great Rift Valley Retreat », prévoit la construction de logements, d’un centre commercial, d’une école et d’infrastructures de santé sur plus de 200 hectares. Les parcelles débutent à 1,9 million de shillings kényans, soit environ 14 775 dollars américains. C’est le prix d’entrée d’une communauté présentée comme mixte, mais construite à une échelle financière qui exclut d’office la majorité des Kényans.

Rivkin a décrit Solai comme « un rêve » et invoqué une guidance divine pour justifier sa présence au Kenya. Ce type de langage n’a pas aidé. Dans une publication sur les réseaux sociaux, l’écrivaine Ngugi a contesté directement les motivations de l’investisseur : « La vérité, c’est que vous pouvez investir dans votre propre pays. Soyons honnêtes sur les raisons de votre présence ici. Beaucoup de ces transactions n’ont lieu que parce que vous êtes de mèche avec des gens en position d’autorité, prêts à vendre l’accès à nos terres et ressources à des prix bradés. »

La mémoire historique a fait le reste. En 1903, le secrétaire colonial britannique Joseph Chamberlain avait proposé au leader sioniste Theodor Herzl des terres de l’actuel Kenya comme refuge pour les Juifs d’Europe persécutés. Le Congrès sioniste débattit de l’offre et la rejeta finalement en 1905, préférant la Palestine. Pour une partie de l’opinion kényane, ce n’est pas de l’histoire ancienne. C’est un avertissement.

Au Kenya, la terre n’est pas seulement un actif économique. Elle est politique, symbolique et profondément liée à une mémoire historique de dépossession. L’idée qu’un ressortissant étranger, en particulier israélien, détienne une superficie aussi importante réveille des résistances précisément parce que le sol kényan a longtemps été le terrain de rapports de force inégaux, hérités de la colonisation.

Le cadre juridique pose lui aussi des questions concrètes. La Constitution kényane de 2010, en son article 65, interdit explicitement aux non-citoyens de détenir des terres en pleine propriété. Les étrangers sont limités à des baux de 99 ans maximum. Or les supports de vente du Great Rift Valley Retreat font la promotion de parcelles en « freehold », sans rendre public le montage juridique qui sous-tend cette offre. La Commission nationale foncière n’a pas pris position.

Le gouvernement kényan n’est pas intervenu dans le projet de Solai, ce qui suggère une certaine convergence avec les intérêts israéliens et américains dans la région. Le comté de Nakuru, lui, a officialisé un partenariat avec Israël dans les secteurs de l’agriculture, de la santé et de la technologie de l’eau.

Le contexte géopolitique alourdit la lecture du dossier. La même semaine où la controverse sur les terres de Solai éclatait, les Kényans apprenaient aussi que des logiciels espions israéliens avaient été utilisés pour traquer et enlever des manifestants en 2024. La reconnaissance israélienne du Somaliland, dans la même période, a renforcé la lecture d’un positionnement stratégique régional, et pas seulement économique.

Une contre-narration notable a émergé en ligne, portée par des influenceurs kényans qui ont tenté de déplacer le débat vers la menace sécuritaire représentée par la Somalie voisine, présentant les investisseurs israéliens comme un moindre risque comparé aux flux migratoires transfrontaliers. Ce glissement du sujet a lui-même été relevé et critiqué comme une manœuvre de diversion financièrement orchestrée.

Le débat n’est pas tranché. Aucune preuve ne lie le projet de Solai à un programme officiel israélien de réinstallation. Rivkin présente son développement comme un projet agricole et immobilier privé. Mais les faits matériels restent : 210 hectares dans une vallée chargée d’histoire, une structure de propriété non divulguée, et un État kényan qui regarde sans intervenir.

Ce que le projet de Solai révèle, ce n’est pas forcément un complot. C’est la fragilité des garde-fous quand un État africain indépendant n’applique pas ses propres lois foncières à la même rigueur selon l’origine du capital.

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