Le ministère algérien du Commerce extérieur et de la Promotion des exportations a rendu publique le 5 septembre 2026 une ventilation qui pose de front la question du dispositif national de licence d’importation. Sur un semestre, 3 961 opérateurs employant de zéro à cinq salariés ont déposé des demandes d’importation dont la valeur cumulée atteint 130,32 milliards de dollars. Le chiffre est plus de dix-huit fois supérieur à la valeur des importations algériennes effectivement réalisées sur une année pleine, qui, selon la lecture du ministère, n’a jamais dépassé 70 milliards de dollars. Le ministre Kamel Rezig a annoncé le lancement de vérifications sur les dossiers concernés. Le sujet n’est pas d’abord la fraude probable, il est la mécanique elle-même : ce que devient une licence quand elle est demandée par des structures dont la taille économique déclarée est sans commune mesure avec les volumes engagés.
La ventilation, diffusée par le quotidien en ligne TSA à partir du communiqué ministériel, éclaire l’ampleur du décrochage. Cent quarante-neuf opérateurs déclarés à zéro salarié ont cumulé pour 484,58 millions de dollars de demandes, soit une moyenne de 3,25 millions de dollars par entité. Huit cent cinquante et un opérateurs déclarés à deux salariés ont, à eux seuls, cumulé 88,76 milliards de dollars de demandes, une moyenne supérieure à 104 millions de dollars par entité. Les tranches d’effectifs intermédiaires composent le solde. Ces ordres de grandeur n’ont, sur le papier, aucune cohérence avec la surface financière et logistique d’entreprises à un ou deux salariés. C’est ce décalage que le communiqué met en avant et que la vérification annoncée doit trancher.
Un point de méthode s’impose d’emblée. Les demandes d’importation ne sont pas des importations réalisées. Le dépôt d’une demande, dans le cadre réglementaire algérien issu de la loi 15-01 sur les activités de commerce extérieur et de ses décrets d’application, ouvre une procédure d’instruction. L’octroi de la licence, sa domiciliation bancaire, la contractualisation avec un fournisseur étranger, l’expédition et le dédouanement sont autant d’étapes qui filtrent l’écart entre une déclaration d’intention et un flux physique de marchandises. Que 130 milliards de dollars aient été demandés ne signifie pas que 130 milliards de dollars aient franchi la frontière algérienne. Le communiqué ministériel ne prétend d’ailleurs pas le contraire. Il pointe la disproportion, il n’en anticipe pas la traduction douanière.
La portée de la publication
En rendant publiques ces demandes, le ministère du Commerce extérieur inscrit dans le débat un usage du dispositif de licence qui excède largement le canal de l’importation matérielle. Une demande, même rejetée en fin de procédure, produit des effets intermédiaires : elle mobilise des créneaux d’instruction, elle circule dans les banques, elle constitue une pièce administrative dans des dossiers qui peuvent être négociés dans un marché parallèle. Un dispositif conçu comme une autorisation à durée déterminée peut, dans les faits, se transformer en un actif administratif. Le pilotage sérieux de la matière suppose de distinguer ces deux niveaux, celui du flux physique et celui du flux administratif, et de savoir lequel on entend contrôler.
Le contexte macroéconomique donne à l’affaire son cadrage. L’Algérie a connu, depuis 2020, plusieurs tentatives de restructuration de son commerce extérieur, avec l’objectif de comprimer la facture des importations et de rehausser la part des produits fabriqués localement. La suspension puis la reconfiguration des importations de véhicules, la révision des positions tarifaires jugées prioritaires, la mise en place de listes de produits à traitement particulier sont autant d’étapes documentées de cette politique. Le plafond historique évoqué par le ministère, une facture d’importation jamais au-dessus de 70 milliards de dollars, correspond à l’ordre de grandeur atteint lors des années les plus lourdes de la décennie précédente, ordre à confronter aux séries publiées par la Banque d’Algérie et par l’Office national des statistiques. L’écart entre les 130 milliards de dollars demandés en six mois et ce plafond annuel de 70 milliards signale, à tout le moins, un désajustement entre l’intention réglementaire du dispositif et son utilisation effective.
Le ministère indique qu’un contrôle est lancé, sans préciser à ce stade son périmètre exact, son calendrier ou ses instances mobilisées. Trois hypothèses techniques peuvent se lire dans la formulation retenue. La première est un audit ex post des dossiers déposés, dans la logique d’une régularité comptable et documentaire. La deuxième est un examen de la capacité économique réelle des demandeurs, avec confrontation à leur registre du commerce, à leur exercice fiscal et à leurs comptes bancaires. La troisième est un travail sur la nature des marchandises visées, catégorie par catégorie, pour distinguer les biens de consommation courante, les biens d’équipement et les intrants industriels. Les trois hypothèses ne s’excluent pas. Leur combinaison, si elle est menée, produira, dans les mois à venir, un tableau plus fin que la publication du 5 septembre.
Reste la question institutionnelle
Le dispositif de licence est piloté par plusieurs administrations, dont la Direction générale du commerce extérieur, la Direction générale des douanes et la Banque d’Algérie. Un désajustement de l’ampleur signalée par le ministère du Commerce extérieur suppose une coordination fine entre ces administrations pour être traité. La publication du chiffre est, à cet égard, aussi une manière de placer publiquement la coordination interministérielle sous responsabilité. Ni la Banque d’Algérie, ni la Direction générale des douanes n’ont, à la connaissance de la rédaction, publié à ce jour de note complémentaire sur cette ventilation. Leur position, si elle est prise, dira si l’intervention du ministère s’inscrit dans un plan concerté ou si elle ouvre unilatéralement le débat.
Le calendrier des vérifications sera l’indicateur principal. Un communiqué de contrôle publié dans le mois à venir, avec ordre de grandeur des dossiers écartés, des dossiers en cours et des dossiers validés, permettra de mesurer si la publication du 5 septembre inaugure une réforme du dispositif ou marque une opération ponctuelle. À défaut, le chiffre de 130 milliards de dollars restera un indicateur d’anomalie brute, sans conséquence administrative directe, et l’écart entre l’intention et la traduction restera l’angle mort de la politique algérienne du commerce extérieur.