Le Conseil des ministres ivoirien a validé le 9 septembre un contrat de partenariat public-privé avec ZIPLINE SARL pour dix centres de stockage et de distribution de produits médicaux par drones. Le communiqué présente un don du gouvernement américain pour les infrastructures, complété par un financement de l’État pour couvrir les prestations. Il ne dit pas que ce don relève d’un dispositif annoncé à Washington en novembre 2025, dans lequel le Département d’État engage jusqu’à 150 millions de dollars et les cinq pays africains concernés jusqu’à 400 millions de dollars de frais d’utilisation.
Aucun montant ne figure dans le communiqué ivoirien. La part que la Côte d’Ivoire s’engage à payer n’est publique nulle part.
Ce que le Conseil des ministres a validé
La communication a été présentée par le ministère de la Santé, de l’Hygiène Publique et de la Couverture Maladie Universelle, en liaison avec celui de l’Économie, des Finances et du Budget. La convention avec l’entreprise a été signée en décembre 2025. Elle porte sur la construction et l’exploitation de dix centres de stockage et de distribution de médicaments essentiels, d’intrants stratégiques et de produits sanguins, destinés aux structures de santé situées dans des localités éloignées ou difficiles d’accès.
Le déploiement se fait en deux temps. La première phase court sur vingt-sept mois et comprend la mise en service du centre pilote de Daloa, puis l’ouverture de centres à Biankouma, San Pedro et Kouto. La seconde étend le réseau à six centres supplémentaires, dans le District autonome d’Abidjan et dans les régions de l’Indénié-Djuablin, du Gbêkê, du Kabadougou, du Bélier et du Gontougo.
Amadou Coulibaly, porte-parole du gouvernement, a présenté le dispositif comme devant assurer « un approvisionnement régulier et sécurisé » des structures concernées. Le communiqué du Conseil des ministres, diffusé par l’Agence ivoirienne de presse, ne nomme pas l’agence américaine à l’origine du don et ne chiffre rien.
Le don ne part qu’après la signature de l’État
Le 25 novembre 2025, le Département d’État américain annonçait un accord accordant à Zipline jusqu’à 150 millions de dollars pour étendre son réseau dans cinq pays : la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Kenya, le Nigeria et le Rwanda. L’objectif affiché est de faire passer le nombre d’établissements de santé desservis de 5 000 à 15 000, et d’atteindre jusqu’à 130 millions de personnes.
Le mécanisme importe plus que le montant. Dans son propre communiqué, l’entreprise écrit que « les fonds ne seront débloqués que lorsque les gouvernements signeront des contrats d’extension et s’engageront à payer les services logistiques courants ». Le même texte précise : « En tant qu’acheteurs du service, les pays africains paieront jusqu’à 400 millions de dollars de frais d’utilisation. » Les traductions sont d’ODA.
Le rapprochement avec Abidjan ne demande aucune interprétation. Le communiqué ivoirien décrit un don américain pour les infrastructures et un financement national pour les prestations : c’est la structure exacte du dispositif de novembre 2025. Le Département d’État finance l’équipement une fois, l’État ivoirien paie le service ensuite, et le premier versement est suspendu au second.
Ce qui est présenté à Abidjan comme un don assorti d’une contrepartie est décrit à Washington dans l’autre sens : l’engagement budgétaire africain est la condition du décaissement américain, et il pèse, à l’échelle des cinq pays, plus du double.
Pierre N’Gou Dimba, ministre ivoirien de la Santé, de l’Hygiène Publique et de la Couverture Maladie Universelle, figurait déjà parmi les responsables cités dans le communiqué de novembre 2025, où il évoquait des « délais d’approvisionnement raccourcis » et une « disponibilité améliorée des produits vitaux ». La convention a été signée le mois suivant. Le Conseil des ministres ne l’a validée que neuf mois plus tard.
Ce que la Côte d’Ivoire paiera, personne ne le dit
Les 400 millions de dollars ne sont ventilés par pays dans aucun document public, ni américain, ni ivoirien. Sollicité par le seul canal de son communiqué, le gouvernement ivoirien n’indique ni le coût de la convention, ni la durée de la prise en charge américaine, ni le tarif par livraison, ni ce qu’il advient du service au terme des vingt-sept mois de la première phase.
Cette absence n’est pas anodine pour un budget qui monte en charge par ailleurs. Le financement public de la santé est passé de 400 milliards de FCFA en 2021 à 800 milliards en 2026, selon l’Agence ivoirienne de presse, et la Couverture maladie universelle enrôlait 23 millions d’Ivoiriens en 2026. Un service logistique payé à l’usage vient s’ajouter à cette trajectoire, sans que son coût annuel soit connu.
Trois questions restent entières, et elles ne portent pas sur la technologie. Qui détient les données de livraison produites par le réseau, l’État ou l’exploitant. Ce que devient le tarif quand la phase subventionnée s’achève. Et ce que la Côte d’Ivoire acquiert en propre — entrepôts, personnels formés, capacité de reprise — au terme d’un contrat dont les infrastructures sont financées par un tiers.
Kaduna, ou ce qui arrive quand l’engagement s’arrête
Le continent dispose déjà d’un précédent documenté sur ce point précis.
En août 2022, l’État de Kaduna, au Nigeria, ouvrait un centre de distribution Zipline à Pambegua pour desservir des dispensaires ruraux que les routes rendaient inaccessibles en saison des pluies. Entre août 2022 et mars 2023, plus de 225 000 articles médicaux y ont été livrés, dont 154 000 doses de vaccin contre le Covid-19, des produits sanguins et des médicaments d’urgence.
Les opérations ont ensuite été suspendues, à la suite d’un changement d’administration à la tête de l’État et dans l’attente d’une revue des engagements pris. Le constat est rapporté par Nigeria Health Watch, organisation nigériane de veille sur les politiques de santé, qui écrit que l’épisode montre comment « même les innovations les plus efficaces peuvent être interrompues faute d’une volonté politique constante ». Aucune autorité de l’État de Kaduna n’a publiquement détaillé les motifs de cette suspension.
Le service n’avait pas échoué techniquement. Il s’est arrêté parce qu’il dépendait d’une ligne budgétaire et d’une décision politique, et que l’une et l’autre ont changé. Amina Mohammed-Baloni, ancienne commissaire à la Santé de l’État, disait du dispositif qu’il ne s’agissait « pas de drones » mais « d’équité ». L’équité, dans ce modèle, s’achète au vol et se reconduit à chaque exercice budgétaire.
La leçon vaut pour Daloa, Biankouma, San Pedro et Kouto. Un réseau dont les infrastructures sont offertes et l’exploitation facturée transfère la fragilité de l’investissement vers le fonctionnement, là où elle est la moins visible et la plus facile à interrompre.
Ce qu’il faut surveiller
Trois échéances diront ce que vaut la décision du 9 septembre : la publication du contrat de partenariat public-privé ou de son coût par le ministère de l’Économie, des Finances et du Budget ; la mise en service effective du centre pilote de Daloa, qui ouvre le décompte des vingt-sept mois ; et la première loi de finances qui portera une ligne dédiée aux prestations de logistique aérienne.
Aucune de ces trois n’est technique. Elles portent toutes sur ce que l’État ivoirien signe, et pour combien de temps.
Œil d’Afrique