Politique

L’Algérie rompt avec les Émirats sans dire ce qu’elle leur reproche

L’Algérie a rompu ses relations diplomatiques avec les Émirats arabes unis le 10 septembre. L’agence de presse nationale a diffusé la décision à 11h40, l’ambassadeur émirati l’a reçue le jour même au siège du ministère des Affaires étrangères à Alger, avec quarante-huit heures pour s’y conformer. Le communiqué invoque la « multiplication des actes provocateurs ou hostiles » d’Abou Dhabi. Il n’en cite aucun.

L’Algérie a rompu ses relations diplomatiques avec les Émirats arabes unis le 10 septembre. L’ambassadeur émirati a reçue la décision le jour même au siège du ministère des Affaires étrangères à Alger, avec quarante-huit heures pour s’y conformer. Le communiqué invoque la « multiplication des actes provocateurs ou hostiles » d’Abou Dhabi. Il n’en cite aucun.

C’est ce vide qui fait l’information. Un État qui rompt ses relations avec un autre expose d’ordinaire ses griefs, ne serait-ce que pour les faire valoir devant des tiers. Alger a fait le contraire. Le communiqué dit que les agissements émiratis ont atteint « les limites de ce qui est admissible ou tolérable dans le cadre de relations entre deux États souverains », et que le gouvernement a tranché « après avoir épuisé toutes les voies permettant de préserver les relations bilatérales ». Rien sur la nature de ces actes, rien sur leur date. Fin juillet, le président Abdelmadjid Tebboune avait déclaré à propos des Émirats, selon le site algérien TSA : « Là où ils mettent le pied, le sang coule, c’est grave et nous avons des preuves. » Ces preuves n’ont pas été rendues publiques.

La réponse d’Abou Dhabi tient dans la même économie de mots. Le ministère émirati des Affaires étrangères a dit regretter la décision, rappelé les liens « historiques et fraternels » entre les deux pays et souhaité que la rupture reste « temporaire ». Pas de démenti, pas de réponse aux griefs, pas de mesure réciproque. Deux capitales silencieuses, sur deux points différents.

La rupture n’est pas née le 10 septembre. Le 8 février, l’APS révélait que l’Algérie avait engagé la dénonciation de l’accord sur les services aériens conclu à Abou Dhabi le 13 mai 2013, ratifié par décret présidentiel en décembre 2014. L’article 22 de cette convention prévoit un préavis qui peut aller jusqu’à douze mois. Sept mois plus tard, la relation diplomatique elle-même tombe. Le calendrier dessine un désengagement méthodique, entamé par le registre technique avant de remonter au registre politique.

À Alger, le soutien a été immédiat et il a traversé tout l’échiquier, ce qui n’est pas la règle. Louisa Hanoune, secrétaire générale du Parti des travailleurs, a apporté « l’appui absolu » de sa formation et rappelé que son parti conteste depuis une quinzaine d’années les positions acquises par des intérêts émiratis dans des secteurs stratégiques algériens. Youcef Aouchich, premier secrétaire du FFS, y voit une « décision souveraine juste ». Le FLN, le RND, le RCD et le MSP ont suivi. Majorité et opposition tiennent le même langage sur un dossier de politique étrangère.

Reste la question que cette rupture pose au reste du continent. Les Émirats sont devenus en une décennie un investisseur de premier plan en Afrique, et cette présence se mesure. Une enquête du Financial Times publiée le 4 août recense plus de 168 milliards de dollars d’investissements annoncés par des entités émiraties sur le continent depuis 2017, ainsi que la présence de DP World et d’AD Ports dans treize pays, sous forme de ports, de terminaux et de zones franches. Aucune rédaction africaine ne produit ce décompte, et c’est déjà un renseignement sur qui tient les comptes de l’Afrique.

À quelques dizaines de kilomètres au sud de Dakar, ce que cela veut dire se voit. DP World construit à Ndayane un port en eau profonde de 1,2 milliard de dollars, le plus gros investissement privé jamais engagé au Sénégal. Le 27 juillet, l’opérateur a annoncé l’achèvement du gros des travaux de dragage avec treize mois d’avance sur le calendrier : un chenal de navigation de cinq kilomètres, un bassin d’évitage et une zone d’accostage dimensionnés pour les plus grands porte-conteneurs du monde. Plus de mille personnes travaillent sur le chantier, livrable en 2028. Le montant du projet était annoncé à 1,1 milliard de dollars lors de son lancement en 2022, et l’opérateur l’a réévalué depuis.

Voilà ce que la décision algérienne met en tension. Un même partenaire finance des infrastructures que les États concernés n’auraient pas construites seuls au même rythme, et se voit reprocher par Alger des agissements assez graves pour justifier une rupture. Les deux réalités coexistent, et aucun gouvernement du continent n’a intérêt à choisir publiquement entre les deux.

La suite dépend de ce qu’Alger fera de son dossier. Si les preuves annoncées sortent, d’autres capitales africaines devront se situer, à commencer par celles qui accueillent des terminaux portuaires émiratis. Si elles ne sortent pas, la rupture restera un différend bilatéral que les partenaires africains d’Abou Dhabi pourront traiter comme tel. Le silence émirati, qui n’a été ni une riposte ni une explication, indique assez clairement laquelle des deux issues Abou Dhabi travaille.

Œil d’Afrique

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