Le prix du carburant en Afrique a suivi un baril passé de 72 à plus de 105 dollars depuis fin février. De mars à août, les trente-deux pays africains importateurs ont payé 21,9 milliards de dollars de plus que l’an dernier, quand neuf pays exportateurs en encaissaient 21,6. Le continent est presque à l’équilibre, les ménages ne le sont pas. Et la transmission de ce choc aux prix alimentaires n’a pas encore produit son plein effet.
Le 14 septembre, l’Energy and Petroleum Regulatory Authority a maintenu les prix maximums des carburants au Kenya pour un mois de plus : 214,03 shillings le litre de super à Nairobi, 217,86 pour le gasoil, 191,38 pour le kérosène. Dans le même communiqué, le régulateur indiquait que le coût d’importation de l’essence avait reculé de 7,87 %, de 948,92 à 874,26 dollars le mètre cube. L’import baisse de près de huit points, la pompe ne bouge pas.
L’EPRA répond que la formule intègre le transport, les marges des pétroliers, les taxes et les prélèvements. La réponse est exacte et elle n’explique rien. Elle dit où va l’argent en théorie, pas où sont passés ces 74,66 dollars par mètre cube. La Motorists Association of Kenya réclamait déjà en juin un audit public de la formule, après une baisse de 22 centimes de shilling qu’elle avait qualifiée d’insultante. En juillet, elle relevait que l’argument du décalage de plus de quarante-cinq jours, invoqué par le régulateur lors des précédents gels, s’était effondré sous son propre poids.
Ce qui se joue à Nairobi se joue partout sur le continent depuis sept mois, sous des formes différentes.
Le chiffre qui résume le choc
Le Centre for Research on Energy and Clean Air a publié le 26 août le seul chiffrage continental disponible. De mars à août 2026, les trente-deux pays africains importateurs de combustibles fossiles ont payé 21,9 milliards de dollars de plus qu’au cours de la même période de l’année précédente. Les neuf pays africains exportateurs ont encaissé 21,6 milliards de plus. Le solde net du continent s’établit à moins 0,3 milliard.
L’Afrique, prise globalement, est donc presque à l’équilibre. Cet équilibre cache une redistribution. L’argent est passé du Caire, de Pretoria, de Rabat, de Dar es Salaam et de Nairobi vers Abuja, Luanda, Tripoli et Alger. L’Égypte a payé 5,2 milliards de plus, l’Afrique du Sud 3,5, le Maroc 2,2, la Tanzanie 2,1, le Kenya 1,7, le Mozambique 1,2, Djibouti 1. Le Nigeria a gagné 7,5 milliards, l’Angola 4,5, la Libye 3,3, l’Algérie 2,8, le Congo 1,5, le Gabon 0,8. Le CREA qualifie l’épisode de choc pétrolier le plus durable depuis la guerre du Golfe de 1990.
Le point de départ est daté. Le 28 février, jour du déclenchement du conflit au Moyen-Orient que retiennent l’APS comme le gouvernement sénégalais, le Brent cotait 72,48 dollars. Il a touché 118,35 le 31 mars, 126 fin avril, est redescendu à 71,57 le 1er juillet, puis est remonté au-dessus de 100 en septembre. Il valait 107,81 dollars le 14 septembre, deux jours après l’attaque de drones contre l’oléoduc Est-Ouest saoudien, et 105,37 le 16.
Des budgets construits sur un baril à 65 dollars
Aucune loi de finances africaine de 2026 n’a anticipé cela. Le Nigeria a bâti son budget sur 64,85 dollars, l’Algérie sur un prix fiscal de référence de 60, l’Angola sur 61, le Congo sur 60,3, le Ghana sur 70, la Tunisie sur 63,3. Les exportateurs encaissent l’écart. Les importateurs le paient deux fois, sur la facture d’importation et sur la subvention qui empêche la facture d’arriver au consommateur.
Le Maroc a consommé 93,4 % de son enveloppe de compensation de 13,8 milliards de dirhams à fin juillet. Sa facture énergétique du premier semestre atteint 68,6 milliards de dirhams, en hausse de 28,9 % sur un an, et le déficit commercial s’est creusé de 23,5 %. En Tunisie, où les prix à la pompe sont gelés depuis la suspension du mécanisme d’ajustement automatique, le consultant Ezzedine Khalfallah chiffrait le 10 septembre le surcoût à 7,9 milliards de dinars si le baril tient 110 dollars, 9,7 milliards à 120. La Côte d’Ivoire estime à près de 200 milliards de FCFA le coût des mesures d’amortissement : sans elles, le super y coûterait 1 120 francs et le gasoil 894.
Le Sénégal offre le cas le plus lisible. L’État avait budgété 250 milliards de FCFA de subventions énergétiques pour 2026. Il a réorienté 687,2 milliards d’autres postes pour porter l’enveloppe à 729 milliards, avec l’objectif affiché de maintenir inchangés les prix à la pompe et les tarifs de l’électricité. La projection annuelle est montée à plus de 1 000 milliards. Le ministre des Finances Cheikh Diba avait proposé des hausses dès le début de la crise, sans être suivi : « As soon as the crisis erupted, I approached the Prime Minister to propose price increases and burden-sharing with the population. The response has been negative so far. »
Le 15 août, le gouvernement a cédé. Le super est passé de 920 à 990 francs le litre, le gasoil de 680 à 755. L’État a justifié la décision par des hausses de 69 % sur le gasoil et de 61 % sur le super sur les marchés internationaux depuis fin février, et a chiffré à 47 milliards de FCFA ce qu’aurait coûté le maintien des anciens tarifs pour un seul mois. Même après l’ajustement, les prix restent en dessous du coût réel, estimé à 1 019 francs pour le super et 1 044 pour le gasoil.
Le transport d’abord, l’assiette ensuite
L’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires a mesuré le mécanisme. Entre la mi-janvier et la mi-juin, le prix du gasoil a augmenté en moyenne de 25 % en Afrique quand le brut montait de 70 %. Les prix du transport ont progressé de six points au-dessus de la norme de l’année précédente, les prix alimentaires d’un seul point.
Ce décalage est le cœur du sujet, et l’étude le formule sans détour : un choc mondial sur le pétrole atteint le prix local du maïs plus vite qu’un choc mondial sur le grain. Une hausse de 1 % du pétrole fait monter le maïs local d’environ 0,26 %, à prix du grain et taux de change constants. Et 80 % de cette transmission prend en moyenne neuf mois.
Le choc a commencé fin février. Neuf mois nous placent en novembre.
Les indices nationaux montrent déjà le premier étage, et ils le montrent mal. Au Sénégal, l’inflation d’août s’affiche à 1,2 % sur un an, chiffre rassurant qui tient à un effet de base : l’indice valait 103,4 points en août 2025, il était retombé à 101,6 en mai et juin, il atteint 104,7 en août. Sur trois mois, la hausse est de 3 %, dont 2 % sur le seul mois d’août.
Encore faut-il séparer ce qui vient du pétrole et ce qui n’en vient pas. Les 33,9 % pris par les légumes-fruits frais tiennent à la fin de la période maraîchère, l’ANSD le dit, et les produits locaux montent de 2,4 % en août quand les importés n’avancent que de 0,4 %. La part carburant est ailleurs, plus discrète et plus durable : 5 % sur les carburants, 2,4 % sur le transport routier de voyageurs, 5,9 % sur le billet d’avion. Elle n’a joué qu’à moitié, la hausse à la pompe datant du 15 août. Le prix moyen relevé par l’ANSD sur le mois, 956 francs le litre de super, se situe entre l’ancien tarif et le nouveau. L’indice de septembre sera le premier à porter un mois entier aux nouveaux prix.
Ailleurs, le premier étage est déjà monté. Au Nigeria, la course en danfo atteignait 1 431 nairas en mai, en hausse de 38,63 % sur un an, et la moto 1 072 nairas, plus 52,45 %. En Égypte, l’inflation des transports a bondi à 39,4 % en mars contre 27,5 % en février, et l’inflation urbaine a atteint 15,2 %.
Le Kenya a connu le point de rupture social. Le 18 mai, quatre personnes ont été tuées et plus de trente blessées lors de manifestations contre les prix des carburants, après une hausse du gasoil de 46,29 shillings en un mois. Le ministre de l’Intérieur Kipchumba Murkomen avait alors déclaré : « We lost four Kenyans in today’s violence, which also saw more than 30 people injured. » La hausse du gasoil d’avril, 40,30 shillings, avait été la plus forte variation mensuelle sur un produit pétrolier depuis au moins vingt et un ans.
Là où le prix finit par arriver
La cherté de la vie ne se lit pas sur un indice. Elle se lit sur une liste de fournitures scolaires.
En Tunisie, l’Organisation tunisienne de défense du consommateur a chiffré la rentrée entre 300 et 500 dinars par élève, selon le niveau. Son vice-président Lotfi Khaldi relevait que certaines petites fournitures voient leur prix multiplié par cinq selon la marque, la qualité ou l’origine. Le SMIG tunisien, relevé au 1er janvier 2026, s’établit à 554,736 dinars par mois pour le régime de quarante-huit heures. Une rentrée de lycéen absorbe donc près de 90 % d’un salaire minimum mensuel.
L’État tunisien subventionne pourtant le cahier scolaire. Les prix administrés de la rentrée 2026-2027, inchangés, sont de 430 millimes pour le vingt-quatre pages, 950 pour le quarante-huit pages, 1 400 pour le soixante-douze pages, pour une dépense publique de 10 à 11 millions de dinars et 20 à 22 millions d’unités distribuées. Le cahier grand format non subventionné se vend autour de vingt dinars. La subvention existe, elle fonctionne, et elle ne couvre pas ce que l’école exige réellement. C’est la même mécanique qu’à la pompe, un cran plus bas dans la chaîne.
Ce qui reste à surveiller
Le régulateur kényan n’est pas le seul à devoir des explications sur la composition d’un prix. L’Institute of Economic Affairs de Nairobi a tranché en mai sur la formule kényane : elle « n’est pas adaptée à sa finalité », elle retarde les ajustements nécessaires, fausse les signaux de marché et entretient des attentes irréalistes. L’institut propose de fusionner les huit prélèvements existants en un droit unique plafonné à 30 % du coût CIF Mombasa, et de remplacer la subvention générale par des transferts ciblés de 1 000 shillings par mois aux 5 % de ménages les plus pauvres, déclenchés au-dessus de 100 dollars le baril.
Trois choses se décideront d’ici la fin de l’année. Les États qui gèlent encore leurs prix, le Cameroun, l’Algérie, le Burkina Faso, le Niger, la Tunisie, tiendront ou lâcheront comme Dakar a lâché le 15 août. Le Cameroun a d’ailleurs inscrit dans sa loi de finances la suppression de l’essentiel de ses subventions aux carburants en 2026, dans le cadre d’un programme aligné sur le FMI, décision prise avant le choc et rendue explosive par lui. Les pays exportateurs devront dire ce qu’ils ont fait de la manne : au Nigeria, l’économiste Adeola Adenikinju posait la question en mai, « This is the time Nigeria should send cash to vulnerable people, but we don’t have the data. » Et la transmission aux prix alimentaires arrivera à son terme.
Neuf mois après fin février, cela tombe en novembre, au moment où les budgets 2027 seront en discussion.
Sources : EPRA et reprises kényanes The Kenya Times, People Daily, Citizen Digital, The Star (14 septembre 2026) ; Centre for Research on Energy and Clean Air (26 août 2026) via Agence Ecofin (5 septembre 2026) et Le360 Afrique (13 septembre 2026) ; IFPRI (6 juillet 2026, Kalle Hirvonen, Katrina Kosec, Kibrom Abay) ; Al Jazeera (18 mai et 12 septembre 2026) ; Trading Economics ; ANSD, note IHPC base 2023 d’août 2026 ; APS (17 août 2026) ; Yeclo et Sénégal Direct (15 août 2026) ; SenePlus et Le Soleil (4 août 2026) ; Agence Ecofin (25 mai 2026) ; KOACI et Le360 Afrique (2 août 2026) ; Afrik.com (11 septembre 2026) ; L’Économiste Maghrébin (10 septembre 2026) ; Gnet News, La Presse et Business News (9, 10 et 15 septembre 2026) ; African Manager (18 août 2026) ; Institute of Economic Affairs Kenya (28 mai 2026, Fiona Okadia et Kwame Owino) ; Kenyans.co.ke (14 juin et 15 juillet 2026) ; The Guardian Nigeria (3 mai 2026) ; Ahram Online (10 mars 2026) ; Arise News sur le Transport Fare Watch du NBS.
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