Politique

Ouganda : l’armée suspend sa coopération militaire avec la Turquie

L’armée ougandaise a annoncé le samedi 19 septembre la suspension immédiate de toute coopération de défense avec la Turquie. Le communiqué tient en deux phrases et ne donne aucun motif : la mesure vaut « jusqu’à ce que les questions en suspens » entre les deux pays soient réglées. Rien n’y est dit des tensions de la semaine, ni de l’homme dont l’extradition est réclamée à Ankara depuis cinq ans. Ce silence est l’information.

Kampala, archive 2014 · NatureDan, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

L’armée ougandaise a annoncé le samedi 19 septembre la suspension immédiate de toute coopération de défense avec la Turquie. Le communiqué tient en deux phrases et ne donne aucun motif : la mesure vaut « jusqu’à ce que les questions en suspens » entre les deux pays soient réglées. Rien n’y est dit des tensions de la semaine, ni de l’homme dont l’extradition est réclamée à Ankara depuis cinq ans. Ce silence est l’information.

Ce que dit le communiqué, et ce qu’il ne dit pas

Le texte a été diffusé le 19 septembre 2026 par le colonel Chris Magezi, directeur par intérim de l’information publique de défense au ministère de la Défense et des Anciens combattants.

« Les Forces de défense du peuple ougandais ont, avec effet immédiat, suspendu toute coopération en matière de défense et militaire avec la République de Türkiye », écrit-il. Et : « La mesure restera en vigueur jusqu’à ce que les questions en suspens de coopération mutuelle de défense et militaire entre les deux pays soient réglées », rapporte SoftPower.

C’est tout. L’armée ne précise ni la nature de ces questions en suspens, ni les programmes concernés, ni aucun calendrier de reprise. Et elle ne mentionne ni Fred Lumbuye, ni la manifestation de la veille devant l’ambassade de Turquie, ni aucun différend particulier avec Ankara comme motif de sa décision, souligne la Uganda Broadcasting Corporation, le radiodiffuseur public.

Deux mots comptent dans ce communiqué. Suspension, et non rupture : la formule « jusqu’à ce que » installe une mesure réversible, et personne du côté ougandais n’a parlé de rompre. Et questions en suspens, formule assez large pour couvrir un contentieux d’équipement comme un différend politique.

La veille, une manifestation devant l’ambassade

L’annonce arrive au lendemain d’une démonstration de force.

Le vendredi 18 septembre, des membres de la Patriotic League of Uganda (PLU) ont manifesté devant l’ambassade de Turquie à Kampala pour réclamer l’extradition de Fred Kajubi Lumbuye. L’ambassade est restée fermée pendant la manifestation.

Le cortège était conduit par le secrétaire général de la PLU, Fadil Twalla. « Aujourd’hui, c’était à propos de Lumbuye. On ne peut pas attaquer notre pays, qui est très paisible, depuis la Turquie », a-t-il déclaré, cité par New Vision. Les manifestants reprochaient à Ankara d’abriter un ressortissant ougandais recherché et appelaient la Turquie à respecter la souveraineté et le système judiciaire du pays. Twalla a indiqué avoir demandé aux autorités turques d’extrader Lumbuye « si elles tiennent vraiment à nos relations bilatérales », et menacé d’une mobilisation plus large en cas d’inaction.

La manifestation faisait suite à une consigne du président de la PLU. Ce président est le général Muhoozi Kainerugaba, chef d’état-major des forces de défense ougandaises et fils du président Yoweri Museveni.

Le chef d’état-major parle, l’armée se tait

C’est ici que la séquence prend son sens.

Le même homme dirige l’armée qui publie un communiqué muet et la ligue politique qui a organisé la manifestation. Et lui n’est pas muet.

Après le défilé, il a remercié les manifestants : « Ils ont prouvé qu’ils ont l’esprit des lions. Les Turcs se plieront à toutes nos exigences. Sinon, la vie leur deviendra intenable en Ouganda. » Le samedi, jour de l’annonce de la suspension, il a ajouté qu’« être un apologiste de la Turquie en Ouganda est un crime » et que « nous commencerons à arrêter quiconque parle pour ce pays ».

D’un côté, un communiqué militaire qui ne nomme aucun motif. De l’autre, le chef de cette même armée qui désigne publiquement la cible, fixe l’exigence et annonce des arrestations pour opinion. Le motif que l’institution refuse d’écrire, son commandant l’a dit à haute voix.

Fred Lumbuye, et l’état du dossier

Fred Kajubi Lumbuye vit en Turquie depuis plusieurs années. Le gouvernement ougandais l’accuse d’y recourir à une propagande dangereuse pour inciter la population et s’en prendre à de hauts responsables, dont le président Museveni et le général Kainerugaba.

Sur le dossier judiciaire, la chronologie importe. C’est en 2021 que la police ougandaise a annoncé avoir ouvert quinze dossiers contre lui, et que le parquet a validé des chefs parmi lesquels la diffusion de propagande nuisible, l’incitation à la violence et la communication offensante. Ces poursuites ont donc cinq ans. Aucune décision de justice les concernant n’a été rendue publique depuis, et Lumbuye n’a jamais comparu.

Il avait été arrêté en Turquie en août 2021 au cours d’une tentative d’expulsion, avant d’être libéré et de rester sur le territoire turc. Selon la PLU, il y aurait depuis engagé une demande d’asile, que le mouvement dit combattre.

Un État peut demander l’extradition d’un ressortissant poursuivi chez lui : c’est une procédure ordinaire. Ce qui l’est moins, c’est qu’elle se plaide par une manifestation devant une ambassade et par les messages du chef d’état-major, plutôt que par la voie judiciaire entre les deux pays.

La Somalie, l’autre ligne de friction

Le contentieux ne se réduit sans doute pas à un homme.

L’Ouganda a été le premier pays à déployer des troupes en Somalie et y maintient une présence militaire depuis 2007, avec un rôle central dans les opérations soutenues par l’Union africaine contre les Chabab. La Turquie est arrivée plus tard et y a bâti des liens de sécurité et d’économie étendus : formation militaire, investissements dans des infrastructures stratégiques.

Ces interventions turques récentes en Somalie ont valu à Ankara les critiques de Kainerugaba. Un pays qui tient un théâtre depuis dix-neuf ans voit s’y installer un partenaire mieux doté : la friction est d’abord là, sur un terrain où les « questions en suspens » du communiqué trouveraient un sens plus direct que dans le dossier d’un blogueur.

Rien dans le texte de l’armée ne permet de trancher entre les deux lectures. C’est précisément ce que produit un communiqué sans motif : chacun y met le sien.

Ce que la suspension arrête

Les deux pays entretenaient des relations de défense depuis près d’une décennie, encadrées par un mémorandum de coopération militaire signé en 2016, l’année de la visite du président Recep Tayyip Erdoğan en Ouganda.

Leur contenu était substantiel : formation militaire, matériels et équipements de surveillance, transferts de technologie, coopération antiterroriste. En suspendant, Kampala renonce aux programmes de formation turcs, aux échanges de forces spéciales, à l’appui en lutte contre les engins explosifs improvisés et en cybersécurité, ainsi qu’aux transferts de technologie et à un projet de pôle de fabrication local. Ankara perd un partenaire est-africain pour ses ventes d’équipement et son influence régionale.

La diplomatie, elle, n’a pas rompu. Le jeudi 17 septembre, la veille de la manifestation, le président Museveni s’était entretenu avec l’ambassadeur de Turquie en Ouganda, Mehmet Fatih Ak, en marge de la pose de la première pierre du terminal de stockage de Kampala, dans le district de Mpigi. Les deux hommes s’étaient déjà vus en juillet à la ferme présidentielle de Kisozi.

Entre un chef d’État qui reçoit l’ambassadeur et un chef d’état-major qui menace de rendre la vie « intenable » aux Turcs, l’Ouganda tient deux discours. La suspension annoncée le 19 septembre est le seul acte officiel des deux. Sa levée dira lequel des deux l’emporte.

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