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Génocide rwandais : la justice se dédît au sujet de l’importation des machettes

Le mois d’avril concorde avec le triste anniversaire du génocide rwandais, un événement qui a causé d’irréparables pertes au pays et qui, jusqu’à ce jour, donne lieu à une « bataille mémorielle ». 

Parmi les sujets de discorde, la question épineuse des importations de machettes tient une place de choix. Elle se situe à nouveau au centre des débats depuis l’arrestation de l’homme d’affaires rwandais Félicien Kabuga en mai 2020. Ce magnat proche de l’ancien président Juvénal Habyarimana traîne la réputation pernicieuse de « financier du génocide » pour avoir importé des machettes que la justice internationale et le Gouvernement Rwandais connectaient à la préparation du génocide. 

Toutefois, après deux décennies de lynchage médiatique fondé sur ce point, l’accusation, incapable d’établir un lien entre l’importation des machettes par la société ETS Kabuga et la préparation du génocide, a abandonné cette charge dans la quasi-indifférence générale.

Est-ce un détail ou un tournant dans cette affaire ? 

Quoi qu’il en soit, la ligne de défense de Félicien Kabuga ne manquera pas d’inclure cet incident tandis que l’opinion observera, avec intérêt, un procès qui s’annonce d’ores et déjà historique.

Récit évolutif et inconstant

Ce fait nouveau qui ressort de l’acte d’accusation amendé induit forcément un changement considérable dans la perception collective du rôle – principalement construit sur les affirmations successives des procureurs du TPIR – de Félicien Kabuga dans le génocide

Tout commence le 22 août 1998, lorsque le camerounais Bernard Muna, alors procureur adjoint du TPIR signait l’acte d’accusation contre huit anciens dignitaires du Mouvement Révolutionnaire National pour le Développement (MRND). Il était virulent, catégorique et semblait suffisamment informé : « depuis 1992, Félicien Kabuga, par le biais de sa société, ETS Kabuga, a procédé à l'achat massif de machettes, de houes et d'autres outils agricoles sachant qu'ils seraient utilisés comme armes pendant les massacres », affirmait-il.

Depuis, cette position n’a eu de cesse de se recentrer uniquement sur une implication présumée de Felicien Kabuga dans la coordination des actions menées par les Interahamwe, la milice qui a perpétué les massacres, plutôt que d’étayer l’accusation d’importation de machettes dans le but de préparer le génocide. 

En 2004, dans un acte d’accusation séparé, le procureur gambien du TPIR, Hassan Bubacar Jallow mentionne que « Félicien Kabuga a ordonné aux employés de sa société Kabuga ETS d’importer un nombre impressionnant de machettes au Rwanda en 1993. En avril 1994, il a ordonné aux membres des Interahamwe sur lesquels il exerçait un contrôle effectif de transporter des machettes et autres armes à Gisenyi et de les y distribuer aux Interahamwe. Entre le 7 avril et le 17 juillet 1994, les Interahamwe ont utilisé les machettes à Gisenyi pour exterminer la population Tutsi.

En ordonnant l’importation et la distribution de machettes aux Interahamwe, Kabuga a aidé et encouragé les tueries commises par les Interahamwe. » Une nuance renforcée, sept ans plus tard, soit en 2011, lorsque le même Jallow soutenait : « en avril 1994, Félicien Kabuga a chargé des Interahamwe sur lesquels il exerçait un contrôle de transporter des machettes et d’autres armes à Gisenyi et de les distribuer aux Interahamwe à Gisenyi les 3 et 7 avril 1994 et il les a incités à agir ainsi. Ces Interahamwe ont utilisé ces armes et ces machettes à Gisenyi entre le 7 avril et le 17 juillet 1994 pour exterminer ou tuer des personnes identifiées comme étant des Tutsis à la ‘Commune Rouge’ et en d’autres endroits de la préfecture de Gisenyi ».

Le 21 juillet 2021, lorsque débutera le procès de Félicien Kabuga, les machettes seront donc bien au centre des débats. Non plus en raison de leur importation, mais pour l’organisation de leur transport et de leur distribution, deux accusations qui étaient déjà contenues dans l’acte initial tout en étant mineurs dans le débat public. 

Alors, quelle est la portée des récentes conclusions ? « Le financier du génocide » serait-il finalement « Le logisticien du génocide » ? 

Absence de preuves

A défaut de reconnaître explicitement l’absence de preuve sur la planification du génocide dans le for de M. Kabuga en important des matériels aratoires, le bureau du procureur s’accroche à un fait voisin. Néanmoins, d’un point de vue social, l’image répandue d’un Kabuga ayant planifié le génocide tient plus à l’hypothèse d’importation des machettes de crime qu’à leur distribution – un fait qui, s’il est avéré, n’est pas moins un crime. 

On parle donc d’un homme dont l’image a été ternie du fait de la falsification ou des erreurs des enquêteurs. Mais il faudra bien que quelqu’un en réponde et c’est un enjeu important de justice qui pourrait rebattre les cartes et relancer le débat sur l’administration de toute cette procédure. 

Lorsqu’il a pris la parole dans la presse pour commenter l’arrestation de Kabuga, le procureur Brammertz a pris soin de ne fournir aucune explication sur l’abandon de l’accusation d’achat des machettes en préparation du génocide. Pourquoi ne pas assumer un acte de nature à restaurer la présomption d’équité et d’impartialité ? 

Le risque est considérable. Si l’accusateur affirme que Kabuga n’a pas financé le génocide, un autre bouc-émissaire devra être désigné sinon, l’idée de la préméditation sera ébranlée. Or, la planification est un élément constitutif fondamental pour parler de génocide comme l’a rappelé le chercheur congolais Patrick Mbeko lors d’une interview à Œil d’Afrique : « c’était le cas de Ernest Bakusura lui qui était présenté comme cerveau du génocide. Le tribunal est arrivé à la conclusion qu’il n’y a pas eu planification du génocide. C’est-à-dire que nous avons avec le Rwanda, pour la première fois de l’histoire on a connu un génocide qu’on n’a pas planifié ». Voilà une mais pas l’unique confusion entretenue par le procureur qui en bénéficie. Les juges eux, seront très surveillés quant à l’interprétation de cette évolution du récit. 

Récit manichéen

De manière candide, les rwandais, les chercheurs, les observateurs, les parties intéressées devraient se poser la question de savoir « quel regard porterions-nous sur Kabuga, sans l’accusation de départ qu’il aurait importé les machettes comme armes du génocide » ? Malheureusement, le temps perdu durant la cavale ainsi que la renommée ne peuvent être rattrapés, surtout pour un homme de 86 ans, soit-il coupable ou non pour les autres griefs.

A cause de cette erreur, c’est toute l’histoire de ce procès qui risque de faire parler mais pas dans le sens d’avancer le débat. 

A ce jour, les rwandais ont besoin de consolider leur élan de reconstruction mais les contre-vérités sont une base fragile pour une structure. Si le récit du génocide a été tronqué, cet incident judiciaire peut devenir une opportunité de restaurer la vérité. 

Très sceptique vis-à-vis du travail de la justice internationale depuis le TPIR jusqu’au Mécanisme de l’ONU présentement, Patrick Mbeko se donne une raison de croire que la vérité se révélera souverainement malgré les manipulations : « c’est le temps qui triera, c’est le temps qui rendra le verdict. Je ne crois pas que malgré ce soutien, le mensonge tiendra très longtemps. Je dois juste rappeler qu’il y a deux ans les USA et la Grande-Bretagne qui sont pourtant des alliés importants du Front Patriotique Rwandais ont quand même pris position dans le dossier du génocide en disant qu’il n’y a pas eu que le génocide des Tutsi, il y a eu aussi massacre des hutu qu’il faut reconnaître. Donc, ça veut dire que Kigali ne pourra pas imposer cette version-là pendant longtemps ».

Pour l’instant, le récit officiel du génocide est inamovible. Paul Kagame s’en assure à travers une diplomatie très offensive sur le sujet pour que sa version ne soit pas contestée ou contredite. 

La thèse de l’importation systématique des machettes « par un dignitaire Hutu » est favorable au récit officiel de Kigali. La déconstruire viendrait à remettre en cause la qualification « génocide perpétré contre les Tutsi » pour adopter une dénomination plus inclusive qui tiendrait compte de l’ensemble des victimes du génocide. Or, c’est précisément le point de tension pour Kigali qui voit les positions évoluer constamment et se doit de rester fixe.

Dans la lignée de la réconciliation avec un partenaire stratégique dans la région des Grands Lacs, le président de la France Emmanuel Macron reprend la formulation « génocide des Tutsi » qui irrite dans la haute administration française. 

Le secrétaire général des Nations Unies quant à lui est plus équilibré. Au sujet du génocide, il affirme que : « les victimes étaient Tutsi en majorité, mais comptaient également parmi elles des Hutu et d’autres personnes qui s’opposaient au génocide. En cette journée, nous honorons la mémoire de toutes ces personnes ». 

Le 07 avril 2019, dans son discours de la commémoration du 25ème anniversaire du début du génocide. Le président Kagame a employé pour la première fois l’expression « victimes de la tragédie » comme relève le sociologue français André Guichaoua, chercheur à l’Institut d’études du développement de la Sorbonne et spécialiste des Grands Lacs africains. Rien d’anodin. 

Dans sa tribune « les enjeux d’un procès de Félicien Kabuga » signée le 30 août 2020, le professeur Guiachaoua note même que les Etats-Unis et le Royaume-Uni avaient adopté une position surprenante au titre des « réserves sur la discrimination entre les différentes victimes de la guerre et du génocide et la réécriture de l’histoire du passé que cette formulation induit ».

Profil idéal

Avec le procès de Félicien Kabuga, c’est l’ensemble de la plaie de cette hécatombe qui risque de s’ouvrir à nouveau. La présentation des rôles des acteurs dans la préparation du génocide participe foncièrement de la détermination des victimes qui étaient ciblées par les concepteurs des massacres. Cela est d’autant plus valable car, au Rwanda, au cours de la même période précédant le conflit, Félicien Kabuga n’était pas le seul hommes d’affaires à importer des machettes. La société Rwandex-Shilington possédait même une usine qui en produisait. 

L’homme d’affaires indien Kishor Jobanputra, propriétaire à l’époque de l’entreprise La Trouvaille, n’a jamais été approché ni même mentionné dans les différents rapports d’enquête du TPIR alors qu’il avait aussi importé des machettes dans des quantités encore plus importante que Felicien Kabuga. Il opère au Rwanda et dans la région en toute sérénité. 

Le péché de Kabuga aurait-il été de faire entrer la même marchandise en étant proche du chef de l’Etat Habyarimana et considéré comme un pion majeur du Hutu power ? 

Pour arrêter l’hémorragie d’une justice suggestive, cette présomption qui tient à si peu de chose doit être démontée à défaut d’être démontrée. Dans une enquête sur le financement du génocide rwandais du 12 mars 2019, le journal Le Monde y allait fort : « M. Kabuga va alors se muer en importateur de machettes, dans des quantités ne laissant aucun doute sur leur utilisation future. En novembre 1993, les établissements Kabuga importent 25 tonnes de machettes chinoises, puis 50 000 unités en mars 1994 ». Le média Jeune Afrique allait même jusqu’à attribuer des importations de 581 tonnes de machettes à Kabuga dans un article datant du 16 mai 2020. 

L’appréciation de la quantité est très risquée et incendiaire pour sujet d’une telle sensibilité et, les journalistes du Monde et de Jeune Afrique n’ont pas besoin qu’on le leur rappelle. Seulement, à ce moment-là, ces médias ne font que relayer une  position excessive qu’ils savent inexacte. Cet emportement donne de la peine au chercheur congolais Patrick Mbeko qui plaide la logique : « une chose est certaine : c’est qu’on est plus dans la spéculation, dans la divagation que dans la démonstration des faits qui sont reprochés à cet homme-là. »

D’ailleurs, la comptabilité nationale rwandaise de l’époque renseigne que le chiffre de 581 tonnes de machettes correspond aux importations en provenance de Chine et effectuées par dix importateurs différents entre 1991 et 1994. D’après le rapport Galand-Chossudovsky qui interprete des archives de la Banque Nationale du Rwanda, Félicien Kabuga était propriétaire pour seulement 96 tonnes de machettes, soit 16 pourcents de l’ensemble des flux. Mais, La Trouvaille, l’entreprise de Kishore Jobanputras, avait importé 288 tonnes de machettes, soit 50 pourcents des flux, et n’a jamais été associé ni de près ni de loin à la préparation du génocide. 

Vérité et réconciliation

Les rwandais affrontent toujours un immense défi de réconciliation nationale et avec leurs voisins comme la République Démocratique du Congo qui est devenue l’exutoire des méfaits du génocide après avoir accueilli des réfugiés fuyant le conflit mais qui ont constitué l’une des rébellions les plus meurtrières opérant à ce jour dans le Kivu, les Forces Démocratiques pour la Libération du Rwanda, une source d’insécurité et une justification des interventions convenues ou non du Rwanda sur le sol de son voisin.

En interne et dans la région, le dialogue et la paix sincères sont soumis à la restauration de la vérité : « Tout ce qu’on peut attendre de tout cela, c’est la justice car il n’y a pas de justice sans vérité, et aussi longtemps qu’on va occulter la vérité, il n’y aura pas de justice… Moi, je ne crois pas qu’on pourra avancer dans la paix et la stabilité comme le font aujourd’hui Félix (Tshisekedi, président de la RDC, ndlr) et Kagame en se passant de la vérité qui s’est passée. Il y a encore des plaies qui sont béantes, qui sont ouvertes, il y a des cicatrices donc on ne peut faire comme si de rien n’était », insiste Patrick Mbeko.

Lui qui s’insurge contre une « vision caricaturale des conflits africains » recommande aux filles et fils du continent de se positionner pour leur dignité qui est mise à mal dans le tableau actuel du drame rwandais : « c’est-à-dire qu’on part des présupposés stupides que les africains et les rwandais en particulier sont des petits sauvages qui se charcutent à la machette. L’image de la machette, maintes fois relayée pendant le génocide on voit les africains en général, les rwandais en particulier dans cette tradition-là, dans cette structure socio-culturelle et donc il ne faut pas accepter ça ».

Reconstruire une nation

Voici venir des mois décisifs pour les parties mais surtout pour les décideurs du monde qui doivent laisser le mécanisme travailler indépendamment des enjeux de géopolitique internationale pour faire triompher la justice comme en ont besoin les rwandais afin de se ressouder en tant que nation. Il faut pour cela que ce dossier Kabuga permette à la communauté « humaine » internationale de se rattraper des erreurs commises sous la juridiction du TPIR et qui ont renforcé la stigmatisation par le régime de Kigali de l’ethnie hutu réduite à l’image d’une bande criminelle hormis dans des déclarations diplomatiques. « Génocide rwandais » conviendrait à commémorer le malheur commun de l’ensemble du peuple, à chasser les frustrations et à mettre en place les bases d’une cohabitation, sans préjugés. La réunification allemande enseigne l’importance du pardon et d’une justice impartiale. Français, britanniques, américains, belges, allemands, le savent.

Dans la région des Grands Lacs, un tel progrès est espéré afin de faciliter, par exemple, le retour dans leur pays, des hutus rwandais qui avaient massivement traversé la frontière. En RDC, notamment, cela permettrait de réparer les inconvénients de l’opération turquoise, de triste mémoire qui avait consacré l’entrée au Kivu des réfugiés parmi lesquels des combattants fuyant la guerre sans qu’ils ne soient jamais désarmés. La suite est devenue un deuil permanent et une attitude de méfiance de la part des congolais qui regrettent leur hospitalité de 1994.

Nos pensées pour la mémoire des 800 mille victimes du génocide et que la solidarité des africains réchauffe les cœurs du peuple rwandais !

Maghene Deba, RDC, Oeil d'Afrique



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