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Talk-shows : La diaspora africaine révolutionne le concept.

Est-ce un vent de fraîcheur qui se lève? Depuis le début de l’année 2021, de nouveaux formats d’émissions pointent le bout de leur nez sur les plateformes d’hébergement vidéo. Leur particularité n’est pas des moindres : formatées à la sauce “talk-shows”, ces émissions-débats sont créées, destinées pour, ou influencées fortement par la diaspora afro-caribéenne francophone souhaitant se faire une place dans les représentations médiatiques actuelles. Analyse.

Sur Youtube, de nombreux acteurs de la diaspora africaine en Europe décident de se lancer dans la création de leur talk-show afin de proposer un contenu qui leur est propre et de s’éloigner des stéréotypes identitaires encore jugés trop présents au sein des médias traditionnels. 

Révolution des images 

« Je ne me reconnaissais dans aucun des programmes que je regardais à la télévision », constate Jessica M.K, la gorge à demi-nouée. C’est à partir de ce constat amer que la jeune femme de 27 ans se décide à lancer en janvier dernier, sa propre émission sur Youtube nommée « Fame Femme Talks », un talk-show destiné à inclure dans les représentations collectives les réalités de la diaspora africaine vivant en France. Pour la franco-congolaise, l’objectif est simple : il faut valoriser la diaspora africaine francophone en libérant la parole tout en s’adressant à une audience qui est « au pays », et se faire le pont entre les deux continents. C’est donc dans un contenu esthétiquement léché, que micro et fiches à la main et sous couvert de bonne humeur, Jessica aborde plusieurs thématiques allant de la fidélité dans le couple, au rôle que la diaspora congolaise pourrait jouer au sein de son pays d’origine. Pour pimenter les débats, témoigner, ou encore légitimer leur propos, des intervenants anonymes ou des experts sont invités et se prêtent au jeu de l’image. Surprise : le nombre de vues monte en flèche -plus de 80 000 vues sur la vidéo sur l’infidélité-, ce qui encourage Jessica à continuer et à diffuser davantage de contenu dans ce show qu’elle juge à « 100% authentique ». Grâce à Youtube, elle réalise qu’une réelle communauté se crée et permet même de générer une source de revenus parallèle. « Ce n’est pas mon activité principale. Ce que je voulais, c’était que des personnes puissent s’identifier, qu’une voix puisse être apportée pour la diaspora et que l’on désacralise l’image des enfants de la diaspora africaine qui oublient d’où ils viennent. Peu importe la manière, je voulais transmettre quelque chose à mon pays d’origine » conclut-elle.

Cette opportunité de retransmettre, Kady et Divanee, ont su la saisir également. Suite au visionnage d’un documentaire à la télévision sur les populations noires de France qu’elles jugeront « pas du tout flatteur », les deux amies d’enfance décident de créer le «Cotton Club», une émission réunissant des artistes ou des personnalités de la diaspora afro-carribéenne. Divanee, la fondatrice et présentatrice du Cotton Club raconte : « Nous voulions sublimer des personnes que l'on ne voit pas, parler de leurs projets, mais aussi pouvoir déconstruire certaines normes que nous rencontrions à la télévision au sujet des noirs. » Le principe ? Accueillir leurs invités afro-descendant.e.s autour d’un dîner de qualité préparé minutieusement par un chef cuisinier, et aborder des sujets aussi légers et agréables que pleinement ancré dans les questionnements touchant à la communauté africaine et carribéenne francophone. La preuve en est. Dès le premier épisode, il est possible de reconnaître à table Virginie Ehonian, créatrice de la Nooru Box, Michael Kamdem, fondateur et rédacteur en chef du Roots Magazine ou encore le photographe Paps Touré. Pour autant, le Cotton Club, -qui a diffusé ces trois premiers épisodes sur Youtube - ne veut pas se destiner à une cible particulière. « Le projet est destiné à tout le monde. C'est un acte d'amour. Bien sûr que nous axons le spectre sur la communauté noire, mais je dirai aussi qu'il transpire aussi le fait que que nous soyons plein de choses à la fois. En tant que noirs en France, on a notre place partout. Le Cotton Cub, c'est donner l'occasions à des personnes d'apprendre à connaître ces parcours différents », argumente Divanee.

Le défi de la représentativité sur les petits (et grands) écrans

Lorsque l’on parle de talk-show, notre imaginaire est immédiatement propulsé outre-atlantique chez nos confrères étasuniens. D’une part, car ce format d’émissions au départ radiophoniques et télévisuelles est un produit typiquement américain; puis, parce qu’il titille inlassablement notre curiosité. De l’iconique Oprah Winfrey offrant des voitures aux membres de son public en scandant joyeusement la fameuse phrase « You get a Car! », au comédien Steve Harvey donnant des conseils à des femmes affligées par les turpitudes de leurs relations amoureuses, rien ne semble surprendre d’assister à une émission télévisée au sein de laquelle des personnalités issues de la communauté africaine-américaine sont représentées si largement dans l’espace public et audiovisuel.

Ce manque de représentativité de la communauté afro-caribéenne au sein des médias francophones n’est pas un hasard et suscite de profondes interrogations depuis des décennies. 

D’après Magalie Nayrac, docteur en sociologie, cette mise à l’écart au sein des médias francophones, pourrait être, la résultante d’une expulsion qui révèlerait finalement une réalité sociale. En 1999 déjà, en France, cette question était au cœur des débats. La romancière franco-camerounaise Calixthe Beyala, par le biais du “Collectif Égalité" mettait le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) français face à certaines de ses responsabilités. La porte-parole du mouvement, accompagnée de nombreuses personnalités publiques afro-descendantes -dont feu Manu Dibango ou encore Dieudonné-, lançait une procédure contre le gouvernement français pour racisme, défendant le fait que les minorités visibles, et notamment les Noirs, n'étaient pas suffisamment représentés à la télévision. Hervé Bourges, le président du CSA à l’époque soulignait d’ailleurs que les « médias audiovisuels étaient les principaux outils de la représentation qu’une société se donnait d’elle-même » et que «  les références communes que les structures médiatiques offrent à une communauté nationale ne peuvent pas se retrouver avec les réalités vécues quotidiennement ». Les médias, alors premiers vecteurs d’opinions, d’idéologies, et de symboliques, participeraient implicitement à une politique d’inclusion des minorités, et amènerait à construire ou, déconstruire les stéréotypes qui seraient assigné à celles-ci, en participant, par l’image, à une décolonisation de l'esprit et des mentalités. 

Grâce cependant aux plateformes numériques existantes, ce manque de représentativité est remis en question. Selon l’étude de l’Interactive Advertising Bureau (IAB) de 2020, 63% des internautes déclarent regarder une vidéo sur les réseaux socio-numériques tous les jours. Ce chiffre augmente par ailleurs à 84% pour les jeunes de 15 à 24 ans. Il est donc possible de remarquer qu’il y a une consommation plus accrue et systématique de contenu vidéo, sur des smartphones ou tablettes, qui permettent ainsi une plus large visibilité et éventuellement, l’occasion de toucher une audience différente : « Aujourd’hui, nous sommes à l’air du numérique, je passe plus mon temps sur mon téléphone, je ne regarde pas de programme. C’est aussi pour cette raison que j’ai saisi cette opportunité », déclare Jessica M.K.  Pour Divanee, la question de la télévision reste mitigée : « La télé n'est pas une fin en soi. Nous avons utilisé Youtube, car c'est aussi ce qu'il se fait. Sur internet ce n'est pas pareil qu'à la télévision. Mais bon, la télévision reste un média qui donnerait plus de visibilité au Cotton Club, alors j'ai envie de vous dire que ce serait quand même cool et que cela nous permettrait de nous imposer » 

Aurelie Kouman
Oeil d'Afrique, Paris, France



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