Alors que certains agitent le spectre de la « soudanisation » depuis les colonnes de la presse étrangère, j’ai ressenti l’urgence de déconstruire cette vieille grammaire du chaos. Entre les archives de Ludo De Witte et les enjeux de l’accélération de l’histoire, il est temps que le Congo cesse d’être un terrain pour devenir enfin un sujet.
Une idée a hanté ma nuit. Elle m’a réveillé à 1 h 28. Je repensais à l’interview accordée par Joseph Kabila à La Libre Belgique. Dans l’histoire politique congolaise, une interview donnée à un journal étranger, et singulièrement à ce quotidien conservateur bruxellois, n’est presque jamais un simple exercice médiatique. Elle ressemble fort bien à un message codé et à décoder, adressé simultanément à plusieurs destinataires.
Cependant, je ne suis pas surpris par le discours de « soudanisation ». Ce que certains présentent comme une alerte est en réalité une stratégie émanant du même laboratoire (1996, 2008, Sun City, 1+4, compromission et transfert à la Congolaise). De plus, elle appartient à une grammaire que nous connaissons trop bien : celle qui prépare les esprits au chaos pour mieux en organiser la gestion. C’est le vieux chantage à l’effondrement : faire croire qu’en dehors des schémas de tutelle, il n’y a que le vide. Plus jamais de cela…
Le choix de l’interlocuteur n’est jamais anodin. Accorder cet entretien à La Libre Belgique ressemble à envoyer un message à un laboratoire familier. Évoquer la fragmentation du pays dans ces colonnes résonne étrangement quand on sait que c’est cette même Belgique qui figure parmi les forces qui ont fabriqué et imposé Joseph Kabila au peuple congolais. C’est la même Belgique qui organise aujourd’hui des gestes symboliques autour de l’affaire Patrice Lumumba, tout en ayant formé les cadres militaires d’un État-proxy, le Rwanda, qui sous-traite l’agression que subit le Congo depuis 1996.
Dans ce contexte, certaines « décisions actuelles » méritent d’être interrogées. Former des officiers dans des académies militaires étrangères peut paraître comme une coopération normale entre États. Mais l’histoire du Congo invite à la plus grande prudence. Puisque les élites formées ailleurs peuvent aussi, dans certaines circonstances, devenir des relais d’influence. La véritable souveraineté commence par l’autonomie de conscience de ceux qui portent les armes ; ignorer cette réalité, c’est rester formaté par une croyance délétère en un tutorat permanent.
« L’histoire se répète de manière caricaturale» pour ceux qui refusent de la lire. Dans son ouvrage L’Ascension de Mobutu, Ludo de Witte nous rappelle comment les scénarios sont écrits, je cite :
« Quand […] le ministre des Affaires étrangères Paul-Henri Spaak laissait planer ses pensées sur la question de savoir qui allait pouvoir se précipiter au secours du régime chancelant de Léopoldville, Moïse Tshombe était une réponse peu attrayante, mais bel et bien à portée de main. […] Maurice Van Weyenbergh, directeur de l’Union Minière au Congo, confia au consul américain à Élisabethville qu’il avait l’intention de rendre visite à Tshombe en Espagne pour discuter de son retour politique. » (De Witte, L’ascension de Mobutu, comment la Belgique et les USA ont installé une dictature, Bruxelles : Éditions Investing’Action, 2017 : 75-77)
Hier Tshombe, aujourd’hui d’autres figures. La méthode, elle, reste inchangée. Utiliser une figure en réserve pour encadrer un chaos dont la métropole prétend ensuite contrôler l’issue
À l’heure de l’« accélération de l’histoire » décrite par Thomas Gomart, le Congo ne peut plus être ni un terrain ni un théâtre. Notre pays a un besoin vital de ce que je nomme des « anomalies historiques ». Des hommes et des femmes qui échappent aux réflexes hérités, qui refusent d’être les serviteurs zélés du maître et comprennent que nous sommes engagés dans une guerre permanente (Le Dernier Mitterrand, 2021), discrète, mais aux effets bien réels.
Devenir un sujet de l’histoire commence par un acte fondateur : refuser les scénarios écrits ailleurs et cesser d’habiter les rôles que d’autres ont conçus pour nous. Le Congo n’a pas besoin d’administrateurs du chaos, mais d’une rupture de perception. Parce que la souveraineté ne naîtra ni d’un arrangement ni d’un compromis, mais de notre capacité à déjouer les scripts imposés.
Désormais, pona likambo ya mabele, le silence ne sera plus une option. Nul ne peut prétendre détenir le monopole de la véritable lutte ; celle-ci appartient à ceux qui refusent d’être les figurants de leur propre destin. Ainsi, toute véritable liberté commence là. Je ne me soumettrai pas…
Mufoncol Tshiyoyo, M.T., un homme libre
La Libération par la Perception (Lp, en sigle)































