Société

Algérie : la police saisit les livres de Fatma Oussedik à Alger, à dix semaines des législatives

Samedi 18 avril à 16h40, des policiers en civil sont entrés à la librairie des Beaux-Arts, rue Didouche Mourad à Alger, pour saisir les exemplaires du dernier ouvrage de la sociologue Fatma Oussedik et ordonner la fermeture de l’établissement pour un mois. La présentation-dédicace prévue à 14h avait déjà été annulée sous la pression des autorités. L’opération ne s’est pas arrêtée là : les acheteurs présents ont été invités à restituer les exemplaires déjà achetés.

Arezki Aït Larbi, fondateur des éditions Koukou qui publient l’ouvrage, a confirmé les faits le soir même sur ses réseaux sociaux. «La présentation-dédicace du livre Les identités rebelles de Fatma Oussedik, prévue ce samedi à 14h à la librairie des Beaux-Arts d’Alger, a été interdite. Vers 16h40, la police est intervenue pour saisir le livre et fermer la librairie. Je viens d’apprendre qu’une fermeture d’un mois vient d’être notifiée aux gérants», a-t-il écrit.

Aucune communication officielle des autorités algériennes n’a été rendue publique à ce stade pour justifier cette décision.

Une chercheuse, pas une militante

Fatma Oussedik a 76 ans. Professeure émérite de sociologie et d’anthropologie à l’université d’Alger 2, chercheuse associée au Centre de Recherche en Économie Appliquée pour le Développement (CREAD), elle a consacré cinq décennies à l’étude de la société algérienne : les dynamiques familiales, le féminisme, les identités collectives, les réseaux de clientélisme. Ses travaux sont publiés dans des revues académiques internationales et ses recherches font référence dans les milieux universitaires bien au-delà d’Alger.

«Les identités rebelles» est le résultat de plusieurs années de recherches sur l’histoire et la sociologie de la vallée du Mzab, région du Sahara algérien à peuplement ibadite-mozabite, avec une culture, une architecture et une mémoire collective singulières. Ce n’est pas un pamphlet politique. C’est un travail scientifique et mémoriel, fruit d’une démarche de terrain prolongée.

C’est précisément cela qui dérange. L’État algérien s’est construit depuis l’indépendance sur un récit unificateur : une langue, une identité nationale, une histoire. Tout ce qui documente une réalité plurielle, toute recherche qui restitue une spécificité régionale ou minoritaire, se heurte à une suspicion structurelle. Étudier sérieusement le Mzab, c’est reconnaître l’existence de trajectoires multiples. Pour certains cercles proches du pouvoir, c’est déjà une menace.

Koukou, une cible récurrente

Cette saisie ne surgit pas de nulle part. Les éditions Koukou sont dans le collimateur des autorités algériennes depuis plusieurs années, avec une escalade documentée.

Au Salon International du Livre d’Alger (SILA) de 2022, des douaniers se sont présentés au stand de Koukou pour notifier verbalement l’interdiction d’une douzaine de titres, la plupart publiés avant 2021 et vendus en librairie depuis des années. La liste incluait des ouvrages sur la décennie noire, la citoyenneté, le féminisme islamique, des figures historiques du nationalisme algérien. La commission interministérielle de censure a refusé de remettre la liste des titres interdits par écrit, ce qui viole l’article 54 de la Constitution algérienne, qui stipule que toute interdiction de publication ne peut intervenir que par décision de justice.

Koukou a déposé une plainte pour abus de fonctions. Elle a été classée sans suite. Pour la troisième année consécutive en 2025, la maison d’édition a été exclue du SILA sans motif légal. Lors de l’instruction, le président de la Commission de censure, Tidjani Tama, a révélé lors de son audition que les mesures prises contre Koukou avaient été ordonnées par la ministre de la Culture, Soraya Mouloudji, sur la base d’«un rapport secret des services de sécurité» accusant les publications de la maison d’être «destructrices» et de «porter atteinte à l’image de l’Algérie». Ce rapport n’a jamais été versé au dossier judiciaire.

Dans le même temps, l’éditeur Arezki Aït Larbi a pointé une asymétrie qui dit beaucoup sur la nature de la sélection : des ouvrages de propagande wahhabite subventionnés par l’Arabie saoudite et la traduction arabe des Mémoires de Mussolini ont bénéficié d’une «surprenante bienveillance» lors des mêmes éditions du SILA où Koukou était exclu.

Le calendrier n’est pas innocent

La saisie du livre de Fatma Oussedik intervient à dix semaines des élections législatives algériennes du 2 juillet 2026. L’Assemblée populaire nationale doit renouveler ses 407 sièges dans un scrutin où le Front de libération nationale (FLN) et le Rassemblement national démocratique (RND) restent les forces dominantes.

Ce n’est pas une coïncidence nouvelle. La séquence censure-élections est rodée en Algérie. Les mois précédant les scrutins sont régulièrement marqués par un durcissement des restrictions culturelles et médiatiques. Boualem Sansal a été arrêté en novembre 2024 à son arrivée à l’aéroport d’Alger. Les éditions Gallimard ont été exclues du SILA en octobre 2024, emportant avec elles le roman «Houris» de Kamel Daoud, lauréat du Goncourt. Une statue de Koceila, chef berbère du VIIe siècle, a été déboulonnée à Khenchela la même semaine.

Ce que l’affaire Oussedik révèle n’est pas une décision impulsive. C’est le fonctionnement ordinaire d’un appareil de contrôle qui a appris à cibler de façon chirurgicale : pas les grandes maisons d’édition françaises dont l’expulsion ferait du bruit à l’international, mais les éditeurs algériens indépendants qui documentent les marges de la société algérienne.

Ce que l’interdiction dit du livre

Il y a une ironie que l’éditeur lui-même n’a pas manqué de relever. Interdire la présentation d’un livre intitulé «Les identités rebelles», consacré aux mécanismes par lesquels un État centralise les récits et marginalise les différences, c’est en administrer la démonstration en direct. L’intervention policière a produit en quelques heures ce que des mois de promotion n’auraient peut-être pas accompli : le livre est désormais connu bien au-delà du cercle des lecteurs habituels de Fatma Oussedik.

La librairie des Beaux-Arts, l’une des rares survivantes du commerce du livre à Alger, reste fermée pour un mois. L’autrice n’a pas encore répondu publiquement. Koukou Éditions a annoncé la publication d’un communiqué détaillé.

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