Au Sénégal, le débat autour de l’homosexualité et de son encadrement juridique reste l’un des plus sensibles de l’espace public. Dans ce contexte tendu, la prise de parole de Fatou Diome tranche par son ton et son contenu. Une intervention assumée, qui relance une question centrale : celle de la place de l’intime, de la tradition et du droit dans les sociétés africaines contemporaines.
Une prise de parole à contre-courant
Dans un climat marqué par une forte pression sociale et religieuse, Fatou Diome assume une position minoritaire, consciente du coût que cela peut représenter : « Oui, c’est ce que je dis là, je sais ce que ça va me coûter… moi, je n’écris pas pour plaire ou déplaire. J’écris parce que mon intégrité morale et ma liberté intérieure me le demandent. »
Dès l’ouverture de son propos, l’auteure pose un cadre : celui d’une parole individuelle, non alignée, qui refuse de se conformer à une opinion dominante.
“Une formidable fumisterie” : la question de l’africanité
L’un des arguments les plus répandus dans le débat sénégalais consiste à présenter l’homosexualité comme une pratique étrangère aux cultures africaines.
Fatou Diome le rejette frontalement : « Dire que l’homosexualité ça vient d’ailleurs, que ce n’est pas notre culture, c’est une formidable fumisterie. »
Elle introduit ici une critique structurante : celle d’un récit identitaire qui exclut certaines réalités sociales au nom de la tradition. Son raisonnement repose sur un principe simple : si une pratique existe et qu’elle est nommée, elle appartient déjà à la société. Elle cite notamment le terme « gortiguen », présent dans le vocabulaire local, pour désigner une identité mêlant les genres, comme preuve d’un ancrage ancien.
Mémoire sociale et réalités invisibles
L’auteure mobilise également des souvenirs personnels pour illustrer son propos : « Quand j’étais petite au Sénégal… il y avait des hommes très élégants qui organisaient des tannebers. Tout le monde savait que ce n’étaient pas des hétéros. »
À travers cette évocation, elle met en lumière une réalité souvent décrite par les anthropologues, l’existence de formes de tolérance implicite, parfois invisibilisées mais socialement connues. Elle soulève aussi une question rarement posée publiquement : « Ils vivaient bien… Qui les entretenait ? ». Autrement dit, elle suggère l’existence d’un système de tolérance tacite, voire d’hypocrisie sociale.
Intimité, liberté et ligne rouge juridique
Fatou Diome opère une distinction claire entre deux niveaux : la vie privée et la loi. « Ce que les autres font dans leur lit, ça ne me regarde pas. »
Elle établit un parallèle avec la laïcité : « J’aimerais qu’on laisse les gens tranquilles dans leur sphère intime, comme on le fait pour la religion. ». Mais elle introduit immédiatement une limite : « Si on met en danger la vie d’autrui, on doit être poursuivi. ». Cette distinction est centrale. Elle rejette la criminalisation de l’orientation mais accepte la sanction des actes portant atteinte à autrui.
L’un des passages les plus forts de son intervention concerne la dynamique actuelle de dénonciation et de poursuites : « Quand on détourne la religion pour faire la chasse à l’homme, c’est faire du mal à l’humanité. » Elle déplace ici le débat du terrain moral vers le terrain éthique, ce n’est plus la pratique qui est jugée mais la manière dont la société réagit.
Une inversion de la question morale
Fatou Diome pose une question directe, presque provocatrice : « C’est qui le pervers ? Celui qui vit sa vie sans faire de mal, ou celui qui veut savoir ce qui se passe dans le lit des autres ? » Cette inversion du regard constitue le cœur de son argumentation. Elle remet en cause non pas seulement la norme, mais le regard social lui-même.
Enfin, elle aborde la question du choix : « Les gens pensent que c’est un choix… comme si moi j’avais choisi d’être noire. »
Elle défend ici une vision essentialiste de l’orientation, en la comparant à des caractéristiques innées. Elle ajoute une dimension esthétique et affective : « Il y a une question d’esthétique… les corps qui nous attirent. »
La prise de parole de Fatou Diome intervient dans un contexte plus large. Le renforcement de discours conservateurs en Afrique, la mobilisation des sociétés civiles, les tensions entre normes sociales, religieuses et juridiques. Au Sénégal, où la religion occupe une place centrale, ces questions prennent une intensité particulière.






























