En soixante ans de présence française au Niger, un territoire deux fois plus grand que la France métropolitaine, à peine 60 kilomètres de routes goudronnées ont été construits. Ce chiffre, à lui seul, résume quelque chose que l’histoire officielle a longtemps laissé dans l’ombre.
Pendant deux décennies, les économistes Denis Cogneau et Élise Huillery ont analysé des milliers de documents d’archives pour retracer les flux financiers entre la métropole et ses colonies. Leur conclusion est sans appel : sur l’ensemble de la période coloniale, entre 1833 et 1962, la France n’a dépensé qu’environ 1 % de son PIB métropolitain annuel dans ses colonies du Maghreb, d’Afrique subsaharienne et d’Asie. Ces travaux ont abouti, pour Cogneau, à la publication en 2023 du livre Un empire bon marché aux éditions du Seuil, et pour Huillery à une thèse fondatrice soutenue en 2008 à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, intitulée Histoire coloniale, développement et inégalités dans l’ancienne Afrique occidentale française, sous la direction de Denis Cogneau et Thomas Piketty.
Sur cet argent venu de métropole, environ 80 % ont servi à financer des dépenses militaires : conquête, maintien de l’ordre, guerres de décolonisation. Les routes, les hôpitaux, les écoles ? Ils n’ont pas été payés depuis Paris.
À partir de 1901, une loi française fixe la règle d’autosuffisance des colonies et impose qu’elles ne reçoivent aucun transfert budgétaire de la métropole pour les dépenses civiles. Chaque colonie fonctionne sur budget propre, c’est-à-dire sur ce qu’elle produit comme revenu. Les investissements sont réalisés avec les impôts qui y sont perçus. En pratique, avec les taxes prélevées sur les populations colonisées, souvent par la contrainte, parfois par le travail forcé. Les salaires des administrateurs coloniaux, les coûts de fonctionnement des bureaucraties, les quelques infrastructures construites : tout venait de là.
Élise Huillery a qualifié cette fiscalité coloniale de « fardeau de l’Homme Noir » dans ses travaux sur l’Afrique occidentale française. Denis Cogneau, dans Un empire bon marché, démontre que les sociétés coloniales finançaient une grande partie des dépenses des administrations par l’intermédiaire d’une fiscalité performante.
Ce mécanisme explique la géographie des investissements. Les infrastructures ont été construites là où elles étaient utiles à la métropole, pas à la population locale. En Algérie, les hôpitaux et les routes se concentraient dans les villes côtières où vivaient les colons européens. Ailleurs, les voies de communication menaient vers les ports et les points d’exportation des matières premières. L’objectif était de faire sortir les ressources, pas de développer les territoires.
Au Niger, les faibles recettes fiscales générées par une économie peu monétisée ont suffi à expliquer le peu d’investissements : pas de richesses facilement extractibles à grande échelle, pas d’incitation à dépenser.
Ce que montrent les travaux de Cogneau et Huillery, c’est que les populations colonisées ont payé deux fois. Une première fois en impôts et en travail pour financer les administrations qui les gouvernaient. Une deuxième fois en supportant les coûts économiques d’une organisation territoriale pensée pour extraire, pas pour bâtir. Les capitaux français n’ont pas ruisselé vers les colonies, et la mission civilisatrice que la République française s’était assignée n’a pas débouché sur le développement des pays occupés.
Le débat sur les « bienfaits de la colonisation » revient périodiquement dans l’espace public français. Les archives budgétaires y apportent une réponse factuelle : la colonisation a coûté très peu à la France, et ce peu a surtout servi à maintenir l’ordre par la force. Ce qui a été construit l’a été avec l’argent de ceux qui n’avaient pas demandé à être colonisés.