À l’Africa CEO Forum de Kigali, le 14 mai, le président rwandais Paul Kagame a reconnu publiquement l’impact des sanctions américaines sur son pays, tout en excluant toute capitulation. Un discours de résistance qui arrive neuf semaines après que Washington a sanctionné l’armée rwandaise pour son soutien au M23 dans l’est de la RDC.
Quelque 2 800 délégués, dont six chefs d’État, avaient fait le déplacement à Kigali pour l’Africa CEO Forum quand Paul Kagame a choisi cette scène pour répondre à Washington. Sa formule : «Cela fait mal, absolument, et c’est fait pour ça. Mais je pense qu’il serait encore plus douloureux de ne pas faire ce que nous faisons.» Pas de déni, pas de minimisation. Le président rwandais a assumé l’impact et maintenu sa position.
Le contexte précède la posture. Le 2 mars 2026, le Bureau du contrôle des avoirs étrangers du département du Trésor américain a imposé des sanctions à l’encontre des Forces rwandaises de défense dans leur ensemble, ainsi que contre quatre de leurs hauts commandants, pour leur soutien au M23, groupe armé responsable de violations des droits humains et d’une crise de déplacements massifs en RDC. C’est une première : jamais une armée africaine n’avait été sanctionnée à ce niveau par Washington pour un conflit régional.
La séquence qui a précipité cette décision est connue. Quelques jours après la signature par les deux présidents d’une déclaration conjointe sur les Accords de Washington pour la paix et la prospérité, le M23 avait pris le contrôle d’Uvira, une ville stratégique à la frontière entre la RDC et le Burundi, causant la mort de civils et le déplacement de milliers d’habitants. Le signal de Washington était clair : le Rwanda avait violé un accord signé en présence de Donald Trump.
Depuis, Kigali conteste le raisonnement. Kagame a dénoncé au forum une asymétrie de traitement entre Kigali et Kinshasa, affirmant que le Rwanda respectait les engagements issus de l’accord de paix tandis que la partie congolaise ne les aurait appliqués que partiellement. La RDC rejette cette lecture. Plusieurs sources diplomatiques ont indiqué que le M23 n’avait pas respecté un ultimatum fixé par Washington au 1er avril 2026.
L’argument sécuritaire rwandais reste le même depuis des années. Kigali met en avant la présence des FDLR, milice fondée par des acteurs du génocide de 1994 contre les Tutsi, toujours active en territoire congolais malgré trente ans de pressions diplomatiques. Mais cet argument, aussi réel soit-il, ne neutralise plus les faits documentés. En janvier 2026, l’ambassadrice rwandaise à Washington, Mathilde Mukantabana, avait admis devant une sous-commission de la Chambre des représentants l’existence d’une «coordination sécuritaire» entre Kigali et le M23. Cette déclaration, exploitée par Washington pour justifier ses sanctions, referme une porte que Kigali avait longtemps gardée entrouverte.
Sur la dimension économique, Kagame a effleuré sans développer. Interrogé sur l’hypothèse que «toutes les routes mènent aux accords miniers», il n’a pas répondu directement. La question n’est pourtant pas anodine. Les sanctions visent un élément central de la stratégie internationale du Rwanda : son armée, largement engagée dans des opérations de maintien de la paix de l’ONU et dans des missions bilatérales. Cette réputation de partenaire sécuritaire fiable est un levier diplomatique majeur pour Kigali. Sanctionner l’institution militaire place le Rwanda dans une catégorie rare sur le continent.
Pour Kinshasa, le message de Washington vaut reconnaissance. Mais la guerre à l’est continue. Aucune levée des sanctions n’est annoncée, et leur maintien reste lié à l’évolution de la situation sécuritaire dans une région où les combats n’ont pas cessé.