Le terme « Françafrique » désigne les relations entre la France et ses anciennes colonies africaines, leurs réseaux d’influence, leurs arrangements militaires et économiques. Forgé dans les années 1950, retourné contre lui-même dans les années 1990, il est aujourd’hui au cœur d’une rupture géopolitique qui s’accélère.
Le mot a une origine précise. C’est François-Xavier Verschave, ancien président de l’association Survie, qui le forge et le popularise dans un essai publié en 1998 : La Françafrique, le plus long scandale de la République. Il y décrit la Françafrique comme «une nébuleuse d’acteurs économiques, politiques et militaires, en France et en Afrique, organisée en réseaux et lobbies, focalisée sur l’accaparement de deux rentes : les matières premières et l’aide publique au développement».
Mais le terme lui-même est plus ancien. Félix Houphouët-Boigny, premier président de la Côte d’Ivoire indépendante, l’utilisait positivement dès 1955 pour célébrer la continuité entre la France et l’Afrique : un partenariat fondé sur la langue, la culture et les intérêts économiques communs. C’est Verschave qui en a inversé le sens.
L’architecture de Foccart
Tout part des indépendances de 1960. De Gaulle accorde leur indépendance aux anciennes colonies françaises et charge Jacques Foccart des «affaires africaines et malgaches». Nommé secrétaire général de la Communauté française, Foccart dépend du seul Général, le Quai d’Orsay devant composer avec lui.
Pour Foccart, les anciens territoires de l’empire colonial français «ne sont plus des affaires internes, mais ne sont pas non plus des affaires étrangères». C’est dans cet entre-deux qu’il construit une architecture qui va durer quarante ans. Il est chargé de maintenir les indépendances dans l’«interdépendance» : souveraineté formelle, liens réels préservés.
Les mécanismes sont connus et documentés. Les bases militaires, négociées au moment des indépendances dans des accords de défense bilatéraux, donnent à la France une capacité d’intervention rapide sur le continent. À travers des entreprises comme Elf Aquitaine, Foccart instaure des canaux de financement occultes pour assurer la fidélité des dirigeants africains, versant des millions dans les caisses des régimes pour garantir des contrats pétroliers et miniers. Dans les années 1990, une vaste enquête judiciaire révèle qu’Elf entretenait un système de corruption à grande échelle, mêlant responsables politiques français et dirigeants africains.
Les interventions militaires directes jalonnent cette histoire. Tchad en 1969, Centrafrique en 1979 avec l’opération Barracuda pour renverser Bokassa, Côte d’Ivoire en 2002 et 2011. Chaque fois, la justification est la stabilité ou la protection de ressortissants français. Chaque fois, les intérêts économiques sont présents en arrière-plan.
Ce que les dirigeants africains en ont fait
La Françafrique n’est pas une domination unilatérale. Elle a aussi servi des intérêts africains. Des présidents comme Omar Bongo au Gabon ou Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire ont su jouer de leurs relations avec Paris pour se maintenir au pouvoir, obtenir des soutiens financiers et des protections militaires. Sous la pression de plusieurs chefs d’État africains, notamment Bongo et Houphouët-Boigny, Pompidou rappelle Foccart que son successeur voulait évincer. Le système était un arrangement bilatéral, pas une simple chaîne de commandement.
Thomas Sankara est l’une des rares ruptures. Arrivé au pouvoir au Burkina Faso en 1983, il rompt avec le modèle, refuse l’aide française conditionnée, rebaptise la Haute-Volta. Il est assassiné en 1987. Son successeur, Blaise Compaoré, rétablit aussitôt les liens avec Paris.
La désintégration accélérée
Tous les présidents français depuis Chirac ont déclaré vouloir «en finir avec la Françafrique». Mais les opérations militaires en Côte d’Ivoire en 2002, au Mali en 2013, dans le Sahel jusqu’en 2023 rappellent la permanence d’un rôle sécuritaire français.
La rupture s’est produite ailleurs et plus vite que prévu. Entre 2021 et 2023, des coups d’État au Mali, au Burkina Faso et au Niger aboutissent à l’expulsion des forces françaises. Le 28 novembre 2024, le Tchad met fin à l’accord de coopération de défense et sécurité qui le liait à la France depuis l’indépendance. Le 31 décembre, le Sénégal et la Côte d’Ivoire annoncent la fin de la présence militaire française sur leur sol. Le 20 février 2025, la France rétrocède le camp militaire de Port-Bouët à la Côte d’Ivoire, qu’elle occupait depuis plus de 50 ans.
Ce que le retrait militaire laisse derrière lui, c’est une présence économique encore significative mais plus contestée. TotalEnergies exploite le pétrole au Congo, au Gabon, en Angola. Orano extrait l’uranium au Niger. Ces contrats continuent. Mais les gouvernements qui les ont signés n’ont plus la même capacité à les défendre politiquement face à leurs populations.
Pour les chercheurs et les associations comme Survie, la Françafrique n’est pas une métaphore exotique. C’est un mode opératoire : des réseaux d’influence qui court-circuitent les États, des intérêts économiques protégés par des moyens militaires et diplomatiques, des élites africaines et françaises qui se tiennent mutuellement par des arrangements plus ou moins avouables. Ils soutiennent que le système s’est adapté, pas dissous.
La question de ce qui vient après reste ouverte. La Russie, la Chine, la Turquie occupent des espaces laissés libres. Le Sahel, expulsant les Français, accueille Wagner. L’équation sécuritaire ne s’est pas simplifiée pour les populations. Ce qui change, c’est que les décisions sont prises à Bamako, Ouagadougou et Niamey, pas à Paris.