Depuis fin mars, des quartiers de Johannesburg, Durban et Pretoria brûlent pour des raisons familières. Des commerces de Nigérians, de Congolais, de Somaliens et de Zimbabwéens ont été pillés ou incendiés. Deux ressortissants nigérians sont morts en garde à vue. Cent trente autres ont demandé leur rapatriement volontaire, préférant rentrer au pays plutôt que d’attendre d’être lynchés ou arrêtés. Ce n’est pas une surprise. C’est une récidive.
Depuis 1994, l’Université de Witwatersrand recense 669 morts, 5 310 commerces pillés et 127 000 déplacés liés aux violences xénophobes en Afrique du Sud. Trente ans d’indépendance. Trente ans de même scénario : la crise économique monte, le chômage s’installe, et la colère trouve ses boucs émissaires parmi les migrants africains, les plus vulnérables, les plus visibles, les moins protégés.
Aujourd’hui, le taux de chômage dépasse les 30 % en Afrique du Sud, et plus de la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté. Ce n’est pas un chiffre abstrait. C’est la réalité de townships où des hommes et des femmes regardent leurs voisins étrangers tenir des épiceries ouvertes à minuit et se demandent pourquoi eux n’arrivent pas à nourrir leur famille. La frustration est réelle. Sa cible est fausse.
Mais il y a quelque chose de plus grave que la xénophobie elle-même, et c’est l’amnésie collective qui permet de la tolérer.
En 1976, quand Soweto brûlait sous les matraques du régime de Pretoria, c’est Lagos qui accueillait les exilés. C’est Dar es Salam qui finançait l’ANC. C’est Lusaka qui hébergeait ses cadres en fuite. Toute l’Afrique subsaharienne a payé, d’une façon ou d’une autre, le prix de la libération d’un peuple qu’elle ne connaissait pas mais dont elle reconnaissait la cause. Des pays parmi les plus pauvres du continent ont rompu des relations commerciales avec Pretoria au nom d’un principe. Certains en ont subi des représailles militaires directes.
Bianca Odumegwu-Ojukwu, ministre nigériane des Affaires étrangères, a convoqué l’ambassadeur de Pretoria et mobilisé les consulats nigérians pour organiser des vols de retour. Le gouvernement de Cyril Ramaphosa, lui, a condamné les violences, promis des mesures, et continué à laisser faire. Le militant Sydney Usman Godwin a mis les mots dessus : pendant quatre mois d’attaques contre des Nigérians et d’autres Africains, Ramaphosa n’a pas jugé utile de prendre la parole.
Ce silence présidentiel n’est pas anodin. Il reflète une réalité politique : en Afrique du Sud, la xénophobie rapporte des voix. Les partis qui attisent la haine des migrants étrangers savent qu’ils parlent à un électorat désespéré que l’ANC n’a pas su réconcilier avec les promesses de 1994. Sous Jacob Zuma, les inégalités ont explosé et la corruption s’est généralisée à tous les niveaux de l’État. C’est cet héritage-là que paient aujourd’hui les Nigérians de Johannesburg, les Congolais de Pretoria, les Somaliens de Durban.
Le problème n’est pas que l’Afrique du Sud soit ingrate. Les peuples ne contractent pas de dettes entre eux. Le problème est que l’État sud-africain laisse se perpétuer des violences contre des citoyens africains sur son propre sol, et que le continent observe sans réagir avec la même solidarité qu’il avait montrée quand les rôles étaient inversés.
L’Union africaine n’a pas encore émis de position ferme. La SADC non plus. Les gouvernements africains qui avaient jadis rompu des relations diplomatiques avec Pretoria au nom de la dignité humaine n’ont pas trouvé le même réflexe pour défendre leurs ressortissants pourchassés dans les mêmes rues que l’ANC avait foulées en triomphe en 1994.
Il y a une leçon que l’Afrique du Sud n’a pas encore apprise : la légitimité qu’elle a gagnée en sortant de l’apartheid ne lui appartient pas pour l’éternité. Elle se reconfirme chaque jour, dans la façon dont elle traite les plus fragiles sur son territoire. Pour l’instant, elle est en train de la dilapider.
Roger Musandji Nzanza
Oeil d’Afrique