Le 1er juin 2026, le Premier ministre burkinabè Rimtalba Jean Emmanuel Ouédraogo a envoyé une circulaire à l’ensemble du gouvernement et des institutions : le terme «camarade» doit désormais être utilisé systématiquement dans toutes les correspondances administratives, les discours officiels et les prises de parole publiques. Un mot. Une directive. Un révélateur.
Ce que dit la circulaire
Daté du 1er juin 2026, le document vise à harmoniser le langage officiel dans le cadre de la Révolution progressiste populaire, que les autorités présentent comme un cadre politique destiné à accompagner la dynamique nationale en cours. Selon le communiqué officiel de la Primature, cette orientation concerne les correspondances administratives, les prises de parole publiques et les discours officiels.
Selon la note adressée aux institutions et départements ministériels, cette orientation vise à faire du langage officiel un reflet des valeurs d’égalité, de fraternité combattante et de solidarité active entre les dirigeants et le peuple engagé dans la construction d’un Burkina Faso nouveau.
La mise en application est déjà visible. Le compte rendu du Conseil des ministres du 4 juin 2026 s’ouvre sur la formule : «sous la présidence du Camarade Capitaine Ibrahim Traoré, Président du Faso». Le secrétaire général d’un ministère est désormais «le Camarade Saïdou Sankara». Le vocabulaire administratif bascule.
D’où vient ce mot
Le mot n’est pas choisi au hasard. La Révolution progressiste populaire est officiellement inspirée de la Révolution démocratique et populaire de 1983 portée par le Capitaine Thomas Sankara. Ibrahim Traoré l’a proclamée officiellement le 1er avril 2025, lors d’une cérémonie de montée des couleurs à Ouagadougou, en déclarant : «Nous ne sommes pas dans une démocratie, nous sommes bien dans une révolution progressiste populaire.»
Dans ce même discours fondateur, Traoré s’était adressé à ses compatriotes en les appelant «camarades», avait évoqué les sacrifices nécessaires pour le bien-être du peuple et mis en garde contre les ennemis internes et externes du pays : «Nous serons impitoyables», avait-il averti.
Le mot «camarade» appartient au lexique de la gauche révolutionnaire mondiale, des soviets à Cuba, de la Chine maoïste aux mouvements de libération africains des années 1960-1970. Dans le contexte burkinabè, il renvoie directement à l’ère Sankara, où le terme circulait librement dans l’appareil d’État et les Comités de défense de la révolution. En l’officialisant aujourd’hui, Traoré ne fait pas que rendre hommage à Sankara. Il signale que la RPP n’est pas une transition en attente de normalisation, mais un régime qui se construit dans la durée et se dote de ses propres codes.
Le sankarisme de façade
Le rapprochement avec Sankara mérite d’être regardé de près, parce que les similitudes rhétoriques masquent des divergences substantielles.
Quand la Révolution démocratique et populaire des années 1980 promouvait le féminisme, la Révolution progressiste populaire actuelle accorde moins d’un quart des portefeuilles ministériels à des femmes et rétablit la pénalisation des pratiques sexuelles entre personnes de même sexe. Quand l’ère post-sankariste respectait officiellement, dès 1988, le moratoire contre la peine de mort, le régime actuel l’a rétablie alors qu’elle avait été abolie.
Sankara était un marxiste-léniniste anticlérical. Traoré est un musulman pratiquant. Il récupère le symbole, pas la substance. Ce n’est pas un jugement moral, c’est un constat factuel sur la cohérence idéologique. Le sankarisme de 1983 était un projet politique articulé, avec une doctrine, des réformes mesurables, une philosophie de l’État. En seulement quatre ans, Sankara avait distribué des terres aux paysans et fait passer le taux d’alphabétisation de 13 % à 73 %. La RPP, elle, n’a pas encore produit de bilan comparable sur aucun indicateur social.
Ce que Traoré a réellement emprunté à Sankara, c’est la posture : le refus de l’impérialisme, le discours de souveraineté, le ton intransigeant face aux puissances étrangères. C’est suffisant pour mobiliser une opinion qui en a assez de la tutelle néocoloniale. Ce n’est pas la même chose qu’une révolution au sens programmatique du terme.
À quoi sert une directive sur un mot
La vraie question n’est pas linguistique. C’est : pourquoi une directive formelle sur un terme d’adresse, maintenant, trois ans et demi après le coup d’État de septembre 2022 ?
Les régimes qui se consolident passent toujours par le langage. Ce n’est pas propre à l’Afrique ni aux juntes militaires. La standardisation du vocabulaire officiel remplit plusieurs fonctions simultanément : elle crée une appartenance commune entre les agents de l’État, elle signale à l’extérieur que le régime a une idéologie cohérente, et elle teste la capacité des institutions à obéir à des injonctions symboliques avant d’obéir à des injonctions plus substantielles.
Traoré a affirmé que le Burkina Faso ne tolérera aucune trahison, quelle qu’en soit la justification, et a appelé la population à la vigilance face aux tentatives de désinformation et de subversion, notamment issues de l’impérialisme. Dans ce cadre, nommer les fonctionnaires «camarades» n’est pas anodin : c’est les inscrire dans un front commun contre des ennemis désignés. Refuser le terme, ou l’utiliser avec ironie, devient une forme de dissidence.
La directive arrive dans un contexte précis. L’emprunt sémantique au sankarisme soulève une question que peu d’observateurs posent directement : le lexique révolutionnaire suffit-il à faire le sankariste ? La RPP dispose désormais d’un vocabulaire officiel, d’un nom, d’une date de proclamation, et d’une rhétorique anti-impérialiste rodée. Ce qu’elle n’a pas encore clairement articulé, c’est un projet de société chiffré, un calendrier de sortie de crise sécuritaire, ou une feuille de route pour les libertés publiques que la diaspora est allée porter à Genève début juin.