Ancien directeur de l’agence Fraternité Matin de Bouaké, Youssouf Sylla revient sur plus de quatre décennies de journalisme en Côte d’Ivoire. Entre exigence professionnelle, mutations numériques et montée de l’intelligence artificielle, il livre une analyse lucide du métier et de ses défis.
Racontez-nous votre tout premier jour dans une rédaction. Qu’avez-vous ressenti en franchissant cette porte pour la première fois ?
C’était en avril 1980. La salle de rédaction m’est apparue comme un endroit magique, un lieu qui allait me permettre de communier avec des milliers d’individus à travers un journal de référence. Au-delà de la fierté, cela procure forcément beaucoup d’émotion et de satisfaction.
Vous souvenez-vous de votre premier article publié ? Quel en était le sujet et qu’avez-vous éprouvé en le voyant imprimé ?
Autant que je puisse remonter dans le temps, n’oubliez pas que je viens de fêter mes 80 ans en mars dernier, l’un de mes premiers papiers portait sur un drame socioéconomique consécutif à un feu de brousse, en 1981, si mes souvenirs sont exacts. Un incendie avait ravagé un village de Béoumi, dans le centre du pays, à une quarantaine de kilomètres de Bouaké : cases, récoltes, vivres et non-vivres, bétail, volaille… tout était parti en fumée, avec malheureusement des pertes en vies humaines. Pour un baptême du feu, imaginez le choc et l’émotion.
Comment êtes-vous arrivé à Fraternité Matin ? Et pouvez-vous nous raconter une anecdote marquante de votre passage comme directeur de l’agence de Bouaké ?
J’ai tout simplement postulé. L’ouverture de l’agence de Bouaké en 1980, la première de Fraternité Matin couvrant tout l’intérieur du pays à l’époque — a favorisé mon intégration en qualité de pigiste. L’humilité commande de reconnaître que j’ai énormément bénéficié de la bienveillance du chef d’agence, Saliou Koné, ainsi que du soutien et de l’encadrement des confrères sur place et du siège à Abidjan, qui ont rapidement cru en mes potentialités. Au bout de 14 longues années, éprouvantes mais enrichissantes sur le terrain, j’ai eu l’insigne privilège de diriger cette agence.
Quel est le reportage dont vous êtes le plus fier, et comment l’avez-vous obtenu sur le terrain ?
Modestie mise à part, je pense avoir acquis une certaine expérience. Mais dans ce métier en perpétuelle évolution, notamment avec le numérique et l’IA, j’ai encore beaucoup à apprendre. Je me définissais comme un forcené du travail bien fait, avec une exigence professionnelle frisant la paranoïa, par respect pour les lecteurs et pour la crédibilité du quotidien national Fraternité Matin. Le jeu en valait la chandelle. Le reportage qui m’a le plus marqué reste sans aucun doute « La maladie mystérieuse de Katiola ». Une affaire qui a défrayé la chronique et endeuillé les villages de Fronan et Kationon, dans la sous-préfecture de Katiola, à 40 km de Bouaké.
Réalisé en duo avec Jean-Baptiste Akrou, devenu plus tard directeur général de Fraternité Matin, ce reportage portait sur une sorte d’épidémie touchant principalement les enfants. Face à une mortalité importante, une dizaine de décès, les populations étaient désemparées, sans réponse scientifique du ministère de la Santé.
Nous avons suivi une victime en crise depuis son village jusqu’à l’hôpital de Katiola, où elle est décédée quelques heures après son évacuation. Deux éléments nous ont intrigués : un diagnostic médical flou et l’hypothèse d’un empoisonnement alimentaire finalement écartée.
Nos investigations ont révélé que l’affaire relevait plutôt du mysticisme : une guerre entre sorciers. Grâce à nos articles, les autorités administratives et traditionnelles ont fini par obtenir la cessation des hostilités et la réalisation de rituels de conjuration.
Avez-vous un souvenir d’erreur ou d’échec professionnel qui vous a marqué et fait grandir ?
Personnellement non. Mais en tant que responsable, j’ai souvent dû faire face à la colère d’usagers pour des inexactitudes dans certains reportages de collaborateurs. Cela m’a conduit à davantage de prudence et de rigueur.
Le rôle du titrologue était central à l’époque du journal papier. Comment fonctionnait-il concrètement et pourquoi a-t-il disparu ?
Je pense qu’il est prématuré de faire le deuil du titrologue dans la presse écrite. À Fraternité Matin, il existait toujours un comité de « Une » chargé de proposer des titres plus vendeurs, voire plus « accrocheurs », comme le disait un rédacteur en chef de l’époque.
Quand avez-vous senti que le métier basculait avec l’arrivée d’internet en Côte d’Ivoire ?
Il m’est difficile de donner un avis objectif, mon décrochage étant intervenu plus tôt. Mais comme dans beaucoup de secteurs, l’irruption du numérique impose des adaptations et des remises en cause. C’est une réalité.
Comment avez-vous vécu le déclin du journal papier ?
Sans être nostalgique à l’excès, j’avoue vivre douloureusement l’agonie de la presse papier, surtout pour les grands quotidiens qui ont bercé ma carrière.
Cependant, tout porte à croire que ce processus est irréversible. Il faut s’adapter à son époque, ce qui implique des efforts de formation et d’investissement, avec des risques de chômage à ne pas négliger.
Qu’est-ce que la presse ivoirienne a gagné et perdu avec le numérique ?
Il est encore trop tôt pour dresser un bilan. Nous sommes dans une phase d’euphorie, mais on observe déjà des efforts pour ne pas rater le train du numérique. Avons-nous réellement le choix ?
Comment jugez-vous la qualité de l’information aujourd’hui face aux formats courts et aux titres sensationnalistes ?
Tout ramène à l’éthique et à la déontologie de notre métier. Les faits sont sacrés, le commentaire est libre. Il est donc indispensable de vérifier les sources et de recouper les témoignages.
La vitesse de diffusion se fait-elle au détriment de la vérification des faits ?
Les deux à la fois. C’est un outil indéniable, mais tout dépend de l’usage que l’on en fait.
Quelle première leçon donneriez-vous à un jeune journaliste aujourd’hui ?
L’IA peut remplacer une partie de l’effort de réflexion. Il faut éviter la standardisation des sources. L’investigation et le travail de terrain restent essentiels et garants de crédibilité.
Comment voyez-vous l’arrivée de l’intelligence artificielle dans les rédactions ?
Qui vivra verra. Peut-être que le métier de journaliste changera profondément, voire d’appellation.
Quelles tâches l’IA peut-elle remplacer, et lesquelles resteront irremplaçables ?
Le principe fondamental demeure : vérifier l’information avant de la publier. Encore, encore et toujours.
Si vous deviez transmettre un seul principe à la nouvelle génération ?
Vérifier l’information avant publication reste la règle intemporelle.