L’épidémie d’Ebola déclarée le 15 mai 2026 en République démocratique du Congo a franchi le seuil des 3 000 morts au tournant du 1er septembre, quatre mois après le premier cas signalé en Ituri. La deuxième plus grande épidémie de virus Ebola jamais enregistrée avance dans six provinces, avec un taux de létalité proche de 49 %, et le point qui inquiète le plus l’Organisation mondiale de la santé n’est pas le nombre de cas, mais le fait que la moitié des décès surviennent dans les communautés, hors de toute prise en charge médicale.
Les autorités congolaises ont rendu publics leurs derniers chiffres à la fin du mois d’août : 6 186 cas confirmés, 3 007 décès, 1 409 guéris. Le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies, qui consolide les données de l’OMS, en a compté 6 342 cas et 3 072 décès au 2 septembre. Entre le 2 et le 3 septembre, 92 nouveaux cas confirmés et 33 décès supplémentaires ont été rapportés. Sur ces 92 nouveaux cas, 60 viennent de l’Ituri, 25 du Nord-Kivu, 5 du Haut-Uele et 2 de la Tshopo. Sept cent soixante-dix patients étaient hospitalisés en isolement au moment du bilan.
Les six provinces touchées, Ituri, Nord-Kivu, Sud-Kivu, Haut-Uele, Bas-Uele et Tshopo, cumulent soixante zones de santé où une riposte est active. Certaines s’y sortent : la zone de santé de Miti-Murhesa, au Sud-Kivu, cumule quatre-vingt-onze jours sans cas confirmé. La comparaison avec l’Ituri, épicentre, est brutale. Une même épidémie, deux réalités séparées de quelques centaines de kilomètres.
Le directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, a formulé la semaine dernière la phrase qui résume l’inquiétude de l’organisation. « Il existe encore des chaînes de transmission que nous ignorons », a-t-il déclaré. Et il a ajouté ceci, qui n’est pas rassurant : « Nous mettrons fin à cette épidémie. La question est de savoir à quelle vitesse et combien de vies seront perdues d’ici là. »
Ce que dit ce langage prudent, ce sont les décès communautaires. La majorité des morts, aujourd’hui, se produit chez des personnes qui n’étaient pas identifiées comme contacts d’un cas confirmé. Elles meurent chez elles, sont enterrées par leur famille, et n’entrent dans le décompte qu’après enquête. Chaque décès communautaire est aussi, statistiquement, un chaînon de transmission qui a échappé au dispositif. Ce n’est pas un défaut d’organisation médicale, c’est un défaut de portée : l’État, ses partenaires et les équipes de riposte n’atteignent pas encore ceux qui meurent.
Le virus en cause complique la réponse. C’est l’ebolavirus Bundibugyo, décrit pour la première fois en Ouganda en 2007, une espèce distincte de celle qui a marqué l’Afrique de l’Ouest en 2014 et l’est congolais en 2018 et 2020. Les vaccins et traitements homologués ces dernières années ciblent l’espèce Zaïre. Aucun protocole approuvé n’existe contre le Bundibugyo. Des essais cliniques de candidats sont attendus au cours de l’automne. En attendant, la riposte s’appuie sur ce qui a toujours marché : détection précoce, isolement, suivi des contacts, enterrements sécurisés. Les mêmes gestes, mais sans le dernier verrou pharmaceutique.
Le nerf de la guerre reste l’argent, et les chiffres racontent une équation qui ne tient pas. Le 5 juin, l’OMS et l’Africa CDC ont lancé un plan conjoint de six mois et un appel de 518 millions de dollars pour la seule riposte Ebola. Le Plan de réponse humanitaire révisé pour 2026 chiffre l’ensemble des besoins à 2,1 milliards de dollars, dont 300 millions consacrés aux activités directement liées à l’épidémie. Plus d’un milliard a été mobilisé, ce qui laisse la moitié du déficit à combler. Le secteur qui souffre le plus est l’éducation, financé à moins d’un quart, alors que la rentrée scolaire du 1er septembre a ramené environ deux millions d’enfants dans des salles de classe des six provinces touchées.
Les autorités congolaises avancent, elles, un besoin de 1,3 milliard de dollars pour tenir six mois. L’écart entre le chiffre de Kinshasa et celui du Plan de réponse humanitaire n’est pas un désaccord technique. Il traduit un débat qui n’est pas tranché : jusqu’où la riposte doit-elle inclure les fonctions qui ne relèvent pas strictement du sanitaire, l’école, l’eau, le maintien des services publics dans les zones affectées. Ce débat est l’un des enjeux politiques de la période, et il commande le calibrage des prochains décaissements.
Autour de la RDC, quelques pays voisins ont commencé à agir sans attendre. L’Ouganda finance à Butembo un centre de traitement de soixante lits, ce qui est peu, mais qui envoie un signal politique. La coordination régionale, elle, reste embryonnaire. La Communauté est-africaine et la SADC n’ont pas rendu publics de plans d’appui communs à ce stade, alors que l’histoire des grandes épidémies africaines depuis 2014 a montré que la réponse continentale, quand elle existe, change les délais.
Il reste un point à souligner, parce qu’il n’a pas été dit. La ministre d’État à l’Éducation nationale, Raïssa Malu Dinanga, a réaffirmé le 1er septembre la gratuité du primaire public. Dans les six provinces où circule le virus, cette gratuité, si elle est effective, pèsera plus lourd que beaucoup d’annonces sanitaires. Une école qui rouvre et qui reste ouverte, c’est un dispositif de surveillance de masse, une chaîne de communication vers les familles, un canal d’accès aux enfants. C’est aussi, quand ça se passe mal, un vecteur. Le suivi école par école, dans les zones de santé actives, sera l’un des indicateurs à regarder au cours des prochaines semaines.
Trois mille morts, en épidémiologie, est un seuil. Il ne dit ni le début, ni la fin, mais il change la nature de la conversation politique. Il oblige à répondre à une question précise : ce que fait l’État congolais, avec quels moyens, pour atteindre ceux qui meurent chez eux, sans nom, sans traçage et sans contact.