L’Autorité kényane de la concurrence a autorisé jeudi 10 septembre la cession des 65 % détenus par le britannique Diageo dans East African Breweries au japonais Asahi Group Holdings, pour 2,3 milliards de dollars, soit environ 297 milliards de shillings. L’opération ne peut pas se conclure pour autant. Une ordonnance de la Haute Cour de Nairobi fige depuis le 2 septembre la propriété et le contrôle du brasseur dans l’état où ils se trouvaient le 18 juin.
L’autorisation de la Competition Authority of Kenya est assortie de deux conditions. La première est financière. Le régulateur impose de cantonner 115 millions de dollars, environ 15,5 milliards de shillings, sur le produit de la cession, pour couvrir les réclamations de tiers en cours. Cette réserve pèse près de 4 % de la valeur de l’opération. Elle vise des créances précises : le distributeur Bia Tosha réclame l’équivalent de 61,87 millions de dollars, 8 milliards de shillings, et l’entreprise JILK Construction 18,92 millions de dollars, 2,45 milliards de shillings, au titre du chantier de la brasserie de Kisumu. Aucune de ces réclamations n’a été tranchée.
La seconde condition touche au point de vente. EABL devra réserver 20 % de son espace réfrigéré chez les détaillants à des boissons concurrentes. La mesure dit ce que le régulateur a vu du marché kényan de la bière : celui qui remplit les frigos décide de ce que le client trouve froid, et cette position-là ne change pas de main avec les actions.
Le gel judiciaire, lui, tient toujours. Le 2 septembre, le juge Francis Gikonyo a ordonné que la propriété et le contrôle d’EABL restent ce qu’ils étaient au 18 juin 2026. Le magistrat a motivé sa décision en une phrase, prononcée en anglais et rapportée par Capital FM Kenya : « Une ordonnance de statu quo permettra que l’appel soit mené à son terme et que l’Autorité de la concurrence se prononce sur les questions dont elle est saisie. » La procédure a été engagée par une actionnaire, Christine Irungu, qui met en cause la transparence de l’opération, l’information donnée aux actionnaires, la protection des minoritaires et la conduite des régulateurs.
La décision de la CAK lève la seconde des deux conditions posées par le juge. Reste la première, et c’est celle qui porte le vrai désaccord. Des actionnaires minoritaires d’EABL contestent devant le Capital Markets Tribunal la dispense accordée à Asahi. En principe, celui qui prend le contrôle d’une société cotée doit proposer aux autres actionnaires de leur racheter leurs titres. Trois régulateurs de marché ont dispensé Asahi de cette offre en mai : la Capital Markets Authority kényane, la Capital Markets and Securities Authority tanzanienne et la Capital Markets Authority ougandaise. Sans cette offre, les minoritaires changent d’actionnaire de contrôle sans avoir eu la possibilité de sortir au prix de l’opération.
Les trois régulateurs se sont prononcés parce qu’EABL n’est pas seulement kényane. Le brasseur est coté à la Bourse de Nairobi et fait l’objet d’une cotation croisée à Dar es Salaam et à Kampala. Le groupe reste coté après l’opération. L’ensemble cédé comprend aussi les 53,7 % que Diageo détient dans UDV Kenya, sa filiale de spiritueux. L’accord, annoncé le 18 décembre 2025, valorise EABL à 4,8 milliards de dollars et marque le retrait de Diageo du continent après des décennies de présence.
Il y a un dernier ensemble d’intérêts dans ce dossier, et il n’apparaît dans aucune des conditions rendues publiques. EABL affirme s’approvisionner auprès de plus de 60 000 agriculteurs, qui lui fournissent 80 % de ses matières premières. Le chiffre vient de l’entreprise elle-même, qui ne le date pas et n’en donne pas la répartition par pays. Le groupe a développé le sorgho comme matière première brassicole au Kenya et en Ouganda, et rattache 17 000 producteurs de sorgho à la seule brasserie de Kisumu, mise en service en 2018. Ces agriculteurs travaillent sous contrat, avec des semences et un débouché garantis par le brasseur.
Le régulateur a protégé les créanciers et l’espace réfrigéré des concurrents. Les conditions rendues publiques ne disent rien des contrats agricoles, et le texte intégral de la décision n’a pas été publié. Ce que devient un réseau de 60 000 fournisseurs quand l’actionnaire de contrôle change de continent est une question que personne n’a posée à Nairobi cette semaine.
Deux échéances la rouvriront. Le Capital Markets Tribunal doit se prononcer sur la dispense d’offre publique, sans quoi le transfert reste bloqué quoi qu’ait décidé la CAK. Et la décision de la CAK peut elle-même être contestée devant le Competition Tribunal, ce qui ajouterait un troisième recours à un dossier qui en compte déjà deux.
Œil d’Afrique