Le groupe suisse Synhelion a signé le 8 septembre un protocole d’accord avec le gouvernement marocain pour une unité de carburants de synthèse à Tan-Tan, dans la région de Guelmim-Oued Noun, d’une capacité annoncée de 100 000 tonnes par an. La première usine commerciale de l’entreprise, en Espagne, est dimensionnée pour 1 000 tonnes. Son seul site industriel en service, en Allemagne, produit quelques milliers de litres par an.
Le protocole a été signé avec le ministère de l’Industrie et du Commerce, celui de la Transition énergétique et du Développement durable, celui de l’Investissement, de la Convergence et de l’Évaluation des politiques publiques, ainsi qu’avec l’Agence marocaine de développement des investissements et des exportations. Synhelion indique avoir déjà sécurisé une réservation foncière à Tan-Tan et avoir créé une filiale locale, Synhelion Morocco, dotée du statut Casablanca Finance City.
« Ce protocole d’accord traduit l’ambition du Maroc d’attirer des investissements à fort impact qui allient innovation, durabilité et développement industriel », déclare Karim Zidane, ministre délégué auprès du Chef du gouvernement chargé de l’Investissement, de la Convergence et de l’Évaluation des politiques publiques, dans le communiqué de l’entreprise. Les propos ont été diffusés en anglais, la traduction est d’ODA.
Ni le montant de l’investissement ni le calendrier ne sont communiqués. Aucune décision finale d’investissement n’est annoncée.
Ce que produit l’entreprise qui signe
Synhelion est née en 2016 d’un essaimage de l’École polytechnique fédérale de Zurich. Elle a inauguré le 20 juin 2024 à Jülich, en Allemagne, l’usine DAWN, qu’elle présente comme la première installation industrielle au monde produisant des carburants à partir d’énergie solaire. DAWN sort du carburant depuis septembre 2024. Sa capacité, telle que l’entreprise la décrit elle-même, est de « plusieurs milliers de litres de carburant par an ».
La première usine commerciale du groupe est prévue en Espagne, pour une production annoncée à partir de 2027 et une capacité d’environ 1 000 tonnes par an. Le projet marocain est cent fois plus grand. L’entreprise vise par ailleurs un million de tonnes par an à l’horizon d’une dizaine d’années, objectif énoncé en juin 2024 et jamais redaté depuis.
Du côté de la demande, les engagements connus tiennent en deux contrats. Swiss International Air Lines achètera au moins 200 tonnes de kérosène solaire par an à partir de 2027, dans le cadre du premier accord d’enlèvement contraignant sur cinq ans signé par une compagnie aérienne avec Synhelion. L’aéroport de Zurich achètera 30 000 litres de diesel solaire par an, à la même échéance, pour ses bus de passagers puis pour ses véhicules spéciaux. Lufthansa Group, maison mère de SWISS, est partenaire de l’entreprise depuis 2020 et actionnaire depuis 2022.
Aucune source ne dit à qui seraient vendues les 100 000 tonnes de Tan-Tan. Les seuls acheteurs identifiés à ce jour sont européens, et leurs volumes contractés sont sans commune mesure avec ce que produirait le site marocain.
Le carbone ne vient pas du soleil
L’expression « carburants solaires » décrit la source de chaleur, pas la matière. Le procédé de Synhelion porte du biogaz et de l’eau à plus de 1 200 °C, au moyen d’un champ d’héliostats et d’un récepteur solaire, ou d’un chauffage électrique alimenté en électricité renouvelable. Un réacteur thermochimique recompose ces molécules en gaz de synthèse, liquéfié ensuite par des procédés industriels classiques en kérosène, en gazole et en essence. Il n’y a pas d’électrolyse dans cette chaîne.
Le carbone entre donc par la biomasse. L’entreprise indique utiliser des déchets biogéniques certifiés, en premier lieu agricoles, transformés en biogaz par méthanisation. Un stockage thermique, qu’elle dit dix fois moins coûteux qu’un stockage par batteries, permet de faire tourner l’installation environ 8 000 heures par an.
Cette précision commande le dossier marocain. Une unité de 100 000 tonnes par an suppose un gisement de déchets agricoles à sa mesure, collecté, méthanisé et acheminé jusqu’à Tan-Tan. Ni le communiqué, ni les trois ministères, ni l’AMDIE ne disent d’où viendrait cette biomasse, en quelle quantité, ni à quel prix. Guelmim-Oued Noun est une région aride. La question de la matière première n’a été posée par personne, et elle vient avant celle de l’ensoleillement.
Ce qu’une réservation foncière engage
Le Maroc a bâti le cadre qui rend ce type d’annonce possible. Au titre de l’Offre Maroc consacrée à l’hydrogène vert, le pays a identifié près d’un million d’hectares, dont une première tranche de 300 000 hectares mise à disposition progressivement, chaque projet pouvant recevoir jusqu’à 30 000 hectares. Sept projets ont été retenus, pour environ 20 gigawatts de capacité renouvelable, une dizaine de gigawatts d’électrolyseurs et quelque 8 millions de tonnes de dérivés, ammoniac vert, carburants de synthèse et acier vert. Le communiqué de Synhelion ne dit pas si son projet relève de ce cadre, et son procédé ne recourt pas à l’électrolyse.
Le précédent le plus utile est voisin. À Chbika, dans la même région, un contrat préliminaire de réservation foncière a été signé en octobre 2024 entre le gouvernement et TE H2, pour un ensemble de 1 gigawatt solaire et éolien alimentant une production d’hydrogène par électrolyse d’eau de mer. Deux ans plus tard, le projet en est à la validation de ses derniers livrables. Une réservation foncière ouvre une phase d’études, elle ne construit rien.
Tan-Tan est par ailleurs déjà en train de devenir un point de sortie. Un projet pilote baptisé Power to X y prévoit une centrale hybride de 200 mégawatts, une unité de dessalement d’eau de mer pour alimenter l’électrolyse et une production de plus de 10 000 tonnes d’hydrogène vert par an, avec un soutien annoncé de la banque publique allemande KfW pouvant atteindre 300 millions d’euros. L’Agence nationale des ports a lancé une étude de faisabilité technique sur l’extension du port.
Ce qui se joue à Tan-Tan est le rôle que le pays tient dans cette chaîne. Le Maroc apporte le foncier, le rayonnement, l’eau de mer, le port et un régime fiscal d’exception. Ce qu’il garde en électrons, en emplois industriels, en recettes et en carburant disponible sur son propre marché n’est écrit dans aucun document public à ce stade.
Deux échéances diront ce que vaut la signature du 8 septembre : le passage du protocole à une décision d’investissement, et la réponse du ministère de la Transition énergétique sur l’origine de la biomasse.
Œil d’Afrique



































