Le choléra au Sud-Kivu a tué 160 personnes depuis janvier 2026, contre 99 sur toute l’année 2025, alors que la province compte cette année moins de malades. À trois mois et demi de la fin de l’année, le nombre de cas est inférieur de 9 % au total de l’an dernier et le nombre de morts lui est supérieur de 62 %. L’épidémie ne s’étend pas. Elle tue une part croissante de ceux qu’elle atteint.
Vingt personnes en sont mortes au cours des semaines épidémiologiques 36 et 37, selon Actualité.cd, qui cite la Division provinciale de la santé du Sud-Kivu : sept décès pour 482 cas la première semaine, treize pour 651 cas la seconde. Justin Bengheya, spécialiste en santé publique et chef de bureau de l’information sanitaire et de la surveillance des maladies à la division provinciale, donne les zones les plus atteintes : Bukavu, Kabare, Walungu et Uvira. Dans la ville de Bukavu, la seule zone de santé d’Ibanda a déclaré 167 cas en une semaine.
Une courbe qui se retourne
Les bilans hebdomadaires disent peu de chose. C’est la série qui parle, et elle est disponible : la division provinciale de la santé l’a publiée dans un rapport daté du 2 juin 2026, rapporté à l’époque par le même média.
En 2024, le Sud-Kivu avait enregistré 3 668 cas de choléra et 29 décès. En 2025, 13 027 cas et 99 décès. Au 19 septembre 2026, la province en est à 11 854 cas et 160 décès. Rapportés aux cas, ces bilans donnent une létalité de 0,79 % en 2024, de 0,76 % en 2025, et de 1,35 % cette année, un taux que la division provinciale arrondit à 1,4 %. Elle a donc presque doublé en deux ans.
Le retournement s’est produit en cours d’année. Fin mai, le cumul s’établissait à 6 494 cas suspects et 80 décès, soit 1,2 % de létalité. Les trois mois et demi qui ont suivi ont apporté 5 360 cas supplémentaires et exactement autant de morts que les cinq premiers mois réunis : 80. Sur cette seule période, la létalité atteint 1,49 %.
Le choléra est une maladie dont on ne meurt pas quand on est pris en charge à temps. Une réhydratation administrée tôt suffit dans l’immense majorité des cas. Un taux de létalité qui monte ne décrit donc pas un agent pathogène devenu plus virulent, il décrit une prise en charge qui n’arrive plus.
Où meurent les malades
Le rapport de juin répond à cette question, et sa réponse est le point le plus dur du dossier. Sur les 80 décès arrêtés à cette date, 33 sont survenus dans une structure de santé. Les 47 autres, soit près de six sur dix, sont survenus dans la communauté, c’est-à-dire chez les malades, sur la route, partout sauf là où on aurait pu les soigner.
La division provinciale nommait alors deux difficultés dans ses propres termes. « Il existe un risque de rupture des intrants destinés à la prise en charge des cas dans la province », écrivait-elle. Et : « La réponse communautaire demeure insuffisante dans certaines zones pour interrompre la chaîne de transmission. » Vingt-trois des trente-quatre zones de santé de la province étaient alors touchées, et cinq d’entre elles, Fizi, Ibanda, Ruzizi, Uvira et Itombwe, concentraient 65 % des cas.
Ce qui a changé autour des malades
Entre la série de 2025 et celle de 2026, le Sud-Kivu a changé d’état. Dans un communiqué relayé le 6 mars 2026 par l’Agence congolaise de presse, l’Organisation mondiale de la santé décrivait les conséquences sanitaires de la dégradation sécuritaire engagée à la fin de 2025 autour d’Uvira : plus de 500 000 personnes déplacées à l’intérieur de la province, plus de 110 000 Congolais réfugiés de l’autre côté de la frontière burundaise, et environ quarante structures sanitaires attaquées ou pillées, avec destruction d’équipements et perte de stocks de médicaments. Les hôpitaux généraux de référence d’Uvira, de Fizi et de Baraka fonctionnaient en surcharge.
Ces trois zones figurent parmi celles où le choléra frappe le plus. Un système de soins qu’on pille et des populations qu’on déplace produisent mécaniquement ce que les chiffres montrent neuf mois plus tard : des malades qui arrivent trop tard, ou qui n’arrivent pas.
L’eau, une cause ancienne et documentée
Le choléra se transmet par l’eau, et l’accès à l’eau potable à Bukavu est défaillant depuis des années, indépendamment de la guerre.
En mars 2023 déjà, l’Agence congolaise de presse rapportait une panne survenue sur la conduite DN 400 à hauteur du Lycée Wima, après un glissement de terrain. Bazishula Torikiali, chef de la maintenance et des réseaux à la Regideso de Bukavu, décrivait une canalisation vétuste, déplacée par les mouvements du sol, et des constructions érigées au-dessus du tracé qu’il faudrait évacuer pour la remplacer. Un état de besoin avait été soumis à la hiérarchie.
En juin 2026, à l’occasion de la Journée de l’enfant africain, consacrée cette année à l’accès à l’eau et à l’assainissement, le média congolais FREEMEDIA décrivait la situation dans le quartier Panzi, sur l’avenue Ruganda, en commune d’Ibanda : des ménages qui s’approvisionnent à une source non aménagée située dans une zone rocheuse, et des enfants qui empruntent chaque jour des sentiers glissants pour y puiser. Le même article citait le choléra, la fièvre typhoïde et les diarrhées aiguës parmi les risques que fait courir la consommation d’eau non traitée.
Ibanda est la commune où l’eau manque de façon documentée depuis trois ans. C’est aussi la zone de santé qui a déclaré 167 cas de choléra en une semaine de septembre. Les deux faits sont établis séparément ; aucun rapport sanitaire consulté ne les relie l’un à l’autre.
Dans l’ombre d’Ebola
À l’échelle nationale, la République démocratique du Congo a recensé 41 279 cas suspects de choléra et 1 214 décès depuis janvier 2026, selon le dernier rapport de l’OMS. C’est moins qu’à la même période de 2025, qui avait compté 48 383 cas et 1 479 décès, soit un recul de 14,68 %. Mais le pays reste au-dessus de 1 000 cas suspects par semaine depuis plusieurs semaines, quand le seuil d’alerte de l’organisation est fixé à 500. L’OMS qualifie la situation d’alarmante à l’approche de la saison des pluies.
Lors de la semaine du 10 au 16 août, 1 669 cas suspects et 36 décès ont été notifiés dans 64 zones de santé réparties sur 14 des 26 provinces du pays. Les deux Kivu concentraient à eux seuls 52 % des notifications : 444 cas et 3 décès pour le Nord-Kivu, 420 cas et 13 décès pour le Sud-Kivu. À nombre de malades comparable, la province du sud comptait plus de quatre fois plus de morts que sa voisine.
Pendant ce temps, l’épidémie d’Ebola déclarée dans six provinces a dépassé les 6 000 cas et approche les 3 000 décès. Elle occupe la parole publique, les moyens et l’attention internationale, et elle le justifie. Le choléra, lui, tue au Sud-Kivu à un rythme qui ne dépend d’aucune annonce : celui de l’eau qu’on boit et du temps qu’on met à atteindre un centre de traitement.
Œil d’Afrique