Vous avez la parole

En Afrique, votre argent ne vous sauvera pas

Tribune. Que valent nos échappatoires individuelles dans un système défaillant ? Partant de la mort du fils de Chimamanda Ngozi Adichie dans un hôpital privé de Lagos, l’autrice de la newsletter My dear…Aicha! démonte la croyance selon laquelle l’argent permettrait de se soustraire à un système de santé, de secours ou de sécurité qui ne fonctionne pas. Ce texte a d’abord paru le 15 septembre 2026 sur Substack. Œil d’Afrique le reprend dans sa rubrique Vous avez la parole.

Lagos, Nigeria, archive 2015 · Clara Sanchiz / Flickr, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons

Tribune. Que valent nos échappatoires individuelles dans un système défaillant ? Partant de la mort du fils de Chimamanda Ngozi Adichie dans un hôpital privé de Lagos, l’autrice de la newsletter My dear…Aicha! démonte la croyance selon laquelle l’argent permettrait de se soustraire à un système de santé, de secours ou de sécurité qui ne fonctionne pas. Ce texte a d’abord paru le 15 septembre 2026 sur Substack. Œil d’Afrique le reprend dans sa rubrique Vous avez la parole.

Il y a quelques mois, Chimamanda Ngozi Adichie a perdu son fils, dans l’un des meilleurs hôpitaux privés de Lagos.

Cet article ne parle pas de son deuil : aucune manière de le raconter ne serait autre chose qu’indécente. Mais regardons le tableau.

Deux résidences, entre les États-Unis et le Nigeria. Un mari médecin. Le réseau, l’argent, la lucidité. Quand son petit garçon de 21 mois est tombé malade à Lagos, elle a fait ce que nous rêvons tous de pouvoir faire un jour : organiser son évacuation vers l’un des meilleurs hôpitaux du monde, aux États-Unis.

Nkanu est mort avant l’avion.

Une IRM de routine avant le départ. Un sédatif. Un médecin qui revient paniqué et lui dit qu’on en a « donné trop ». Un arrêt cardiaque. Moins de 24 heures.

Le mensonge qu’on se raconte

On connaît tous quelqu’un qui tient ce discours : « Moi, la politique, ça ne m’intéresse pas. Je préfère me concentrer sur mon business. » « Le pays est foutu, autant faire mon argent dans mon coin. »

Je comprends cette position. Le sentiment qu’on ne pèse rien face au système, et qu’il vaut mieux mettre son énergie là où elle rapporte. C’est du réalisme !

Mais derrière, il y a une croyance qu’on ose rarement dire tout haut : si j’ai assez d’argent, je pourrai m’extraire du système défaillant. Payer le privé plutôt que le public. Le générateur, le forage, le vigile, l’assurance, le billet d’avion pour se soigner ailleurs. En bref, l’argent comme sortie de secours. Une petite frontière qu’on trace autour de sa famille pour la tenir loin du chaos.

Ce que l’argent n’achète pas

On peut privatiser énormément de choses, et c’est devenu notre sport national. Pas d’électricité ? Un groupe électrogène. Pas d’eau ? Un forage. Pas de sécurité ? Des gardiens. Pas d’école qui tienne ? Le privé. Nous sommes devenus des champions de la débrouille individuelle, au point de croire que tout se contourne, à condition d’avoir assez d’argent.

Tout, sauf ce qui ne dépend pas d’un objet, mais de tout un écosystème.

Tu peux t’offrir les soins d’un hôpital privé. Mais sais-tu dans quelles conditions ses médecins ont été formés ? Existe-t-il, sur place, un recours sérieux et documenté en cas de faute médicale ? Un système rigoureux ne s’achète pas : il se bâtit sur des décennies, par des règles et de la responsabilité partagée. C’est-à-dire par tout ce que nous rangeons, avec dédain souvent, sous le mot « politique ».

Le générateur, tu te le procures seul. Le geste qui sauvera ton enfant dans l’urgence, non. Il dépend de mille personnes que tu ne croiseras jamais, façonnées par un système que tu as choisi d’ignorer sous prétexte que « la politique, ça ne t’intéresse pas ».

Et cela ne s’arrête pas à l’hôpital

Des accidents, il y en a partout. Sur les autoroutes allemandes, dans les tunnels français, dans les plus grands hôpitaux américains. C’est vrai. Mais la différence ne tient pas tant à l’accident qu’à ce qui vient après.

Le jour où ta voiture de luxe se retourne sur la route de Yaoundé à Douala, qui appelles-tu ? Combien de temps avant que quelqu’un arrive, et avec quels moyens ? Ailleurs, tu composes un numéro et une ambulance vient te chercher, une dépanneuse dégage la voie. Ici, une étude menée dans un hôpital nigérian relevait qu’à peine 3 % des blessés graves étaient arrivés en ambulance. Les autres, à l’arrière d’une voiture, sans le moindre secours, des heures trop tard, avec des blessures qui, pourtant, étaient de celles auxquelles on survit.

Ton appartement, au sommet d’une belle tour à Abidjan, prend feu cette nuit. Qui appelles-tu ? As-tu seulement la certitude qu’une caserne décrochera, qu’un camion se déplacera, qu’il aura de l’eau et une échelle assez haute ?

Nous sommes tous égaux

D’ordinaire, nous nous rassurons : ces défaillances frappent « les autres ». Les pauvres. Nous contemplons les hôpitaux publics saturés et nous nous murmurons, avec une gêne que nous préférons taire : « heureusement que je pourrai payer pour m’en préserver. »

Mais il n’existe aucune stratégie pour contourner un système défaillant : il est l’air que nous respirons tous. Il se loge dans la formation du médecin qui te reçoit, dans les contrôles qui existent ou qui manquent. Devant son inefficacité, nous sommes tous égaux. Le ministre et le vendeur du marché. La romancière traduite dans le monde entier et la mère anonyme d’un village. Le système te rattrape précisément là où tu croyais t’être acheté la sécurité.

Un adage de chez moi dit : « si tu ne fais pas la politique, la politique te fera ».

Tu peux passer ta vie à l’éviter, à « faire ton argent dans ton coin » en te croyant à l’abri. Mais le jour où ton enfant convulse à trois heures du matin, où ta voiture se retourne sur la route, où ta tour prend feu, ce jour-là, c’est elle qui décide si quelqu’un vient, et avec quoi.

Devant un système défaillant, personne n’est à l’abri.

My dear…Aicha!

Texte initialement publié le 15 septembre 2026 sur la newsletter My dear…Aicha! : en-afrique-votre-argent-ne-vous-sauvera

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