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Qui de Vincent Bolloré et Jacques Dupuydauby aura le port de Lomé ?

Vincent Bolloré dont le groupe Bolloré règne sur une dizaine de Ports en Afrique de l’Ouest est sur la sellette depuis quelques jours. Mis en examen en décembre 2018 dans un dossier de corruption au sujet des ports de Lomé et de Conakry, le puissant homme d’affaire va devoir subir un procès. Ainsi en a décidé le 26 février dernier, la juge française Isabelle Prévost-Desprez. Retour à la genèse d’un combat de longue haleine entre deux hommes d’affaires français en Afrique.

Le groupe Bolloré est présent dans le monde portuaire et logistique en Afrique depuis plusieurs décennies. L’entreprise de Vincent Bolloré a obtenu des concessions sur des terminaux au Gabon, au Cameroun, au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Ghana, au Nigéria et en Sierra Leone sur la côte ouest africaine. Mais les soucis judiciaires de ces dernières années ont commencé à Lomé.

Tout a commencé lorsque Vincent Bolloré et Jacques Dupuydauby, alors des associés, sont devenus des ennemis se battant pour le contrôle du Port autonome de Lomé, seul port en eaux profondes dans la région sous-région ouest africain, et la porte d'entrée vers le Burkina Faso, le Niger et le Mali... Les mêmes combats ont eu lieu à Conakry (Guinée), à Libreville (Gabon) et à Douala (Cameroun).

Pour mieux comprendre le différend entre Bolloré et Dupuydayby, il faut remonter d’abord en 1999, date à laquelle les deux hommes ont commencé à travailler ensemble. A l’époque, Jacques Dupuydauby très introduit en Afrique, en particulier au Togo, fait valoir son entregent auprès de Vincent Bolloré, qui lui octroie 30 000 euros par mois. A travers sa société espagnole, Progosa, M. Dupuydauby obtient dès 2001 des contrats de manutention sur le port de Lomé, attribués aux entreprises SE2M et SE3M.

Le port de Lomé au centre des désaccords

Lorsque les affaires ont commencé à prospérer, le patron de Progossa a fait rapatrier les actifs des sociétés togolaises, avancés par M. Bolloré, dans des entreprises de droit luxembourgeois. Pour lui, l’argent donné par Vincent Bolloré était un remboursement de dette.

Vincent Bolloré qui s’estime roulé avait déposé des plaintes en Espagne et au Togo contre son ex-associé. En 2006, la justice togolaise rend une première décision pour annuler la cession des titres. La même année, quatre dirigeants du groupe Bolloré sont brièvement arrêtés à Lomé sur plainte de Jacques Dupuydauby. Mais ce dernier finira par quitter le continent en 2009lorsque la justice togolaise a délivré un mandat d’arrêt international contre lui. Les autorités togolaises avaient décidé d’écarté son groupe Progosa et lui avaient préféré celui de Vincent Bolloré.

En effet, à la veille de la campagne qui allait aboutir à la réélection du président Faure Gnassingbé, elle obtenait, en sus, la gestion pour 35 ans du terminal à conteneurs (Togo Terminal). Une concession attribuée au détriment de Progosa. 

M. Dupuydauby qui avait condamné à 20 ans de prison par la justice togolaise et à une amende de 31 milliards ne s’est pas avoué vaincu. Même si la justice espagnole aussi l’a condamné à 3 ans et 9 mois de prison.

Un long feuilleton judiciaire 

En juillet 2012, dans le cadre d’une enquête préliminaire ordonnée par le parquet de Paris, Jacques Dupuydauby avait longuement été entendu dans les locaux de la brigade financière. Il avait alors dénoncé des faits de corruption, de trafic d’influence ou encore de ventes d’armes illicites qu’il attribuait à Vincent Bolloré et l’ancien président français, Nicolas Sarkozy.

En avril 2018, Vincent Bolloré a été mis en examen à Paris dans l’enquête sur des soupçons de corruption dans l’attribution à son groupe de concessions portuaires en Afrique de l’Ouest. L’enquête portait sur des chefs comme « corruption d’agents étrangers dépositaires de l’autorité publique », « abus de biens sociaux » et « abus de confiance ».

Au final, Vincent Bolloré et deux dirigeants de son groupe, Gilles Alix et Jean-Philippe Dorent, ont accepté de reconnaître leur culpabilité dans l’affaire de corruption au Togo qui leur avait valu d’être mis en examen en 2018. Ils consentaient au paiement d’une amende de 375 000 euros chacun, sans toutefois que leur condamnation soit inscrite à leur casier judiciaire. Mais la présidente du tribunal, Isabelle Prévost-Desprez, en a décidé autrement. La magistrate a considéré que les peines proposées étaient « inadaptées ». Pour elle, il était « nécessaire » que les infractions visées, la corruption active d’un agent public étranger et l’abus de confiance, soient jugées devant le tribunal correctionnel dans le cadre d’un procès ordinaire.

La juge a par ailleurs indiqué les faits reprochés « portent gravement atteinte à l’ordre public économique » car ils ont « porté préjudice à la souveraineté de l’Etat togolais en altérant le fonctionnement régulier de ses institutions ».

Mme Prévost-Desprez a ensuite précisé que les mis en cause avaient « méconnu le principe fondamental d’égalité de traitement des candidats à la conclusion d’un contrat de marché public ou de délégation de service public ». Référence faite à Jacques Dupuydauby qui estime avoir été chassé du port de Lomé grâce aux liens entre Vincent Bolloré et le pouvoir togolais.

Opinion divisée à Lomé

La justice française accuse Vincent Bolloré d’avoir donné l’instruction à Havas Média, une filiale de son groupe, d’assurer une mission de conseil et de communication auprès du président togolais, Faure Gnassingbé, lors de la campagne pour sa réélection à la présidence, en mars 2010. Le tribunal français affirme que le coût de la mission a été sous-facturé et supporté pour les trois quarts (300 000 euros) par une autre filiale du groupe. Elle accuse Vincent Bolloré d’avoir agi ainsi dans l’objectif de bénéficier d’une série d’avantages conséquents au groupe Bolloré dans l’exploitation des concessions portuaires de Lomé.

A Lomé, l’opposition et la société civile avouent leur étonnement. Des partis d’opposition ont demandé au pouvoir de Faure Gnassingbé de tirer cette affaire au clair. D’autres encore appellent à résilier le contrat de la concession de 35 ans accordée à Bolloré, qui a déjà égrené une dizaine d’années sur la durée. La Dynamique Mgr Kpodzro, mouvement ayant soutenu la candidature de l’opposant Agbeyome Kodjo à l’élection présidentielle de 2020 point une haute trahison au sommet de l’Etat et appelle Faure Gnassingbé à la démission. Le Comité d’action pour le renouveau (CAR) demande au pouvoir de faire la lumière sur le dossier. 

Plusieurs organisations de la société civile, au rang desquelles le Front citoyen Togo Debout, appellent les autorités togolaises à rendre public le contrat de la concession.

Un responsable des déclarants en douane de la filière des véhicules au port de Lomé pense que la révélation sur l’affaire explique la situation alarmante qui prévaut au niveau du poumon de l’économie togolaise. Cet acteur pointe du doigt la multiplication de faux-frais qui compliquent le dédouanement des marchandises. 

« On a du mal à faire notre travail. Aussi, pour faire le travail il y a trop de faux frais dans le circuit que nous payons. On n’a même pas éliminé ces faux frais qui ont la peau dure. Récemment on nous a encore nous imposer de nouveaux tarifs supplémentaire », a-t-il déploré sous anonymat.

Dans la même logique, un responsable d’une compagnie de consignation de navires au Togo affirme que la question du port de Lomé est très complexe. Toutefois, il relativise, souhaitant que les activités se déroulement normalement pour l’avancement des affaires.

Mais du côté du pouvoir, on préfère ne pas réagir sur le sujet. Mais des milieux proches du chef de l’Etat togolais qualifient l’affaire d’un dossier franco-français. Faisant ainsi allusion au différend qui a opposé en 2009 Jacques Dupuydauby à Vincent Bolloré. Par ailleurs, le gouvernement togolais avait déjà indiqué en 2018 que le groupe Bolloré n’a pas de monopole sur le port de Lomé où il est en concurrence avec Lomé Container Terminal, un groupe sino-européen.

On comprend que les dernières évolutions dans le dossier sont juste de nouveaux épisodes de l’interminable combat entre MM. Bolloré et Dupuydauby.

Didier Assogba, Oeil d'Afrique, Lomé, Togo



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