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Au quotidien

La génération Z africaine réinvente la politique : de Dakar à Antananarivo

Generation Z au Madascar, Afrique

Ils n’ont pas de carte de parti. Pas de permanence syndicale. Pas de leader auquel rendre allégeance. Ils ont un téléphone, une connexion, même instable, même chère, et une rage qui ne se laisse plus contenir. De Dakar à Antananarivo, de Nairobi à Rabat, la génération Z africaine est en train de réécrire les règles du jeu politique. Enquête sur une révolution silencieuse qui gronde dans les groupes de discussion, explose sur les fils d’actualité de TikTok, et finit parfois par renverser des présidents.

Un message apparaît sur le groupe de discussion du groupe « Gen Z Madagascar » : « Demain matin, place de l’Indépendance. On y va pacifiquement. Partagez. » En quelques heures, le message circule sur WhatsApp, explose sur TikTok, rebondit sur Instagram. Le lendemain matin, des milliers de jeunes sont dans la rue. Non pas pour manifester contre un président ou défendre un parti,  mais pour réclamer de l’eau courante et de l’électricité.

C’est cela, la grammaire politique de la génération Z africaine : elle part du quotidien, du concret, de l’insupportable. « On ne demande pas le luxe, juste de quoi vivre dignement », scandaient les manifestants d’Antananarivo, le 25 septembre 2025., souvent étudiants ou jeunes travailleurs précaires.  Et cette revendication en apparence simple, de l’eau, de la lumière,  devient en quelques jours la métaphore d’un État qui a failli.

L’outil qui a tout changé

Pour comprendre ce qui se passe en Afrique, il faut d’abord comprendre ce qu’est un groupe de discussion en ligne. Pas un réseau social. Pas une application de messagerie ordinaire. Les groupes de discussion offre une architecture de confidentialité qui en fait un angle mort des dispositifs de surveillance étatique. Ses serveurs privés, non indexés par les moteurs de recherche, fonctionnent comme des salles de réunion fermées où l’identité réelle n’est pas obligatoire. Pour des jeunes qui ont vu leurs aînés arrêtés, fichés, surveillés pour un tweet, c’est une révolution.

Entre septembre et octobre 2025, cette application a coordonné des mobilisations au Népal, au Maroc et à Madagascar, entraînant la démission de gouvernements. Chaque fois, le schéma est similaire : un serveur privé, des centaines puis des milliers de membres, des canaux thématiques (revendications, logistique, sécurité, communication), et une vitesse de déploiement qui laisse les appareils sécuritaires classiques hors-jeu.

Au Maroc, le mouvement GenZ 212,  l’indicatif téléphonique du pays, en est l’illustration parfaite. Le groupe de discussion du collectif est passé de 1 000 à plus de 120 000 membres en quelques jours. Les manifestants ont défilé dans plus de 17 villes, portant un message clair articulé autour de la corruption, de l’état des services publics et d’un contraste devenu insupportable : des milliards investis dans les stades pour la CAN 2025 et la Coupe du monde 2030, pendant que les hôpitaux publics s’effondrent.

La force du mouvement réside dans son anonymat collectif : pas de leader identifiable, pas de figures médiatiques qui pourraient être arrêtées, intimidées ou achetées. C’est précisément ce qui le rend insaisissable. Et redoutable.

TikTok, le tamtam du XXIe siècle

Il y a TikTok. Et derrière TikTok, il y a une révolution culturelle que beaucoup d’analystes politiques n’ont pas encore pleinement mesurée.

Avec plus de 60 % de la population africaine âgée de moins de 25 ans, le continent possède une réserve démographique unique. Ces jeunes ne se contentent pas de consommer du contenu : ils le produisent. Sur les fils TikTok qui circulent dans les téléphones de Lagos, de Dakar ou d’Antananarivo, la politique n’est plus un discours de grand-messe. C’est une vidéo de 45 secondes, montée avec une musique virale, qui montre un hôpital sans médicaments ou un lycée sans tables.

Le format est court. L’émotion, immédiate. L’impact, durable. Ces outils permettent de lancer des appels à la grève, à la manifestation ou à la désobéissance, sans passer par les structures traditionnelles comme les partis politiques ou les syndicats.

TikTok est aussi un espace de surveillance mutuelle du pouvoir. Au Sénégal, plus de 2,5 millions de vidéos ont été supprimées par la plateforme entre début 2024 et mi-2025, en plus de 16 000 sessions LIVE interrompues pour non-respect des règles. Derrière ces chiffres, des témoignages sur des arrestations, des interpellations, des violences, partagés en temps réel, avant que les chaînes officielles n’aient eu le temps de réagir. TikTok est devenu la mémoire instantanée de la contestation.

« Une fracture générationnelle devenue un clivage politique »

Mehdi Alioua, sociologue à Sciences Po Rabat-UIR, a longuement observé ces mouvements. Sa lecture est tranchante. « Il y a une interconnexion de la gen Z, en particulier celle des pays du Sud global, dont les aînés ont mené la révolution décoloniale. Mais aujourd’hui, il y a une fracture générationnelle car ces jeunes estiment que les promesses d’une nation indépendante avec des institutions qui fonctionnent n’ont pas été tenues à 100 %. »

Ce diagnostic vaut pour tout le continent. Au Kenya, la jeunesse a pris d’assaut le Parlement en juin 2024 contre une loi de finances injuste. Déjà largement au fait des nouvelles techniques de communication, TikTok, Instagram et même l’intelligence artificielle,  la génération Z kényane avait ébranlé le régime de William Ruto. Le 25 juin, des manifestants avaient même pris d’assaut les bâtiments du Parlement, entraînant des affrontements avec la police. Les violences avaient fait au moins cinq morts.

Au Sénégal, la séquence est différente, et peut-être encore plus révélatrice. Ici, la Gen Z n’a pas seulement manifesté. Elle a fait basculer une élection. Dans un pays où 75 % de la population a moins de 35 ans, et 50 % moins de 18 ans, une « génération révoltée » a surgi avec force. LVSL Elle a porté Bassirou Diomaye Faye au pouvoir en mars 2024, sur une promesse de rupture incarnée par Ousmane Sonko. Elle surveille aujourd’hui, avec une exigence croissante, ce que ce pouvoir fait de son mandat.

Pour beaucoup de jeunes sénégalais, le rêve de changement s’est brisé : ils ne croient plus aux slogans, et cherchent leur salut ailleurs. C’est un terrible aveu d’échec pour un régime qui prétendait incarner l’espoir de toute une génération.

Cette désillusion n’est pas un retrait de la politique. C’est une nouvelle forme d’exigence. La Gen Z africaine ne pardonne pas. Et elle ne vote pas par fidélité,  elle vote, ou manifeste, par évaluation permanente.

Le modèle malgache : quand le numérique renverse un État

Madagascar reste l’exemple le plus spectaculaire de ce que peut produire cette dynamique poussée à son extrême.

Tout commence le 25 septembre 2025 avec des coupures d’électricité de six à huit heures par jour dans la capitale. Le mouvement, initié par la jeunesse sous la bannière de la Gen Z, s’est distingué des crises politiques précédentes par le rôle central des natifs du numérique qui ont utilisé les technologies de communication pour organiser et amplifier leur message. En quelques jours, la revendication sur l’électricité devient une demande de départ du président. Les morts s’accumulent, au moins 28 morts et 400 blessés selon les organisations internationales.

Thierry Vircoulon, chercheur associé au Centre Afrique subsaharienne de l’IFRI, explique l’étincelle internationale : « Lorsqu’ils ont vu la jeunesse népalaise chasser le pouvoir kleptocratique là-bas, ils ont décidé de l’imiter. » La génération Z malgache regardait les groupes de discussion du Népal. Elle a reproduit la méthode, adapté le slogan, et déclenché le mouvement.

Ce cas illustre une mutation profonde des dynamiques politiques africaines : la mauvaise gestion des infrastructures essentielles devient un facteur de déstabilisation plus puissant que les crises électorales classiques. Ce ne sont plus des coups d’État militaires qui font tomber les régimes en premier. Ce sont les coupures d’eau.

Mais l’épilogue malgache est aussi un avertissement. Après plusieurs semaines de manifestations, le président Andry Rajoelina a été renversé, mais le gouvernement formé reste dominé par l’armée. « Les militaires ont récupéré une contestation qui n’avait pas réussi à se constituer en force politique », souligne Michel Wieviorka. La rue peut renverser. Seule, elle ne gouverne pas.

Ce que les gouvernements n’ont pas encore compris

Ketakandriana Rafitoson, analyste politique, a identifié la clé de lecture de tous ces mouvements : « Les points communs sont frappants entre tous ces mouvements à la fois en termes de revendications et de modes d’action avec des campagnes virales, des slogans simples et inclusifs, ainsi que le refus d’une hiérarchie classique. Dans tous ces pays, la jeunesse agit comme le révélateur d’une crise d’État profonde. »

Pas de chef à arrêter. Pas de siège à perquisitionner. Pas de financement à tarir. Dans les rues comme sur les réseaux sociaux, les jeunes expriment un grand rejet de la chose politique, et ce depuis des années. « Ils sont tous les mêmes », « voter ne sert à rien », « les voix s’achètent à 200 dirhams » : ces phrases reviennent avec insistance dans les discussions en ligne et dans la rue.

Face à cela, les réponses des États oscillent entre répression et promesse. Au Maroc, le roi Mohammed VI a demandé au gouvernement de donner la priorité à la création d’emplois et à la mise à niveau des services publics, et le gouvernement a annoncé un effort budgétaire de 13 milliards d’euros pour la santé et l’éducation en 2026. Une reconnaissance implicite, tardive, que la rue avait raison.

Michel Wieviorka, directeur d’études à l’EHESS, formule ce qui unit tous ces jeunes au-delà des frontières : « C’est une génération qui n’agit pas seulement pour elle-même, mais pour que tout le monde ait accès à l’éducation, à la santé, au logement, et pour en finir avec des pouvoirs plus ou moins corrompus. C’est une contestation portée par des valeurs universelles. »

La limite du modèle

Ce mouvement a des failles que ses membres connaissent mieux que quiconque. L’horizontalité totale, l’absence de chef, est une force contre la répression. Mais c’est une faiblesse face à la durée. « Ce mouvement peut perdurer et produire des effets durables, ou au contraire dépérir dans son ensemble », avertit Michel Wieviorka. « Il n’y a pas de règles. »

La désinformation est l’autre talon d’Achille. TikTok a identifié et démantelé en mars 2025 un réseau de 129 comptes opérant depuis le Togo, visant à influencer les débats politiques en Afrique de l’Ouest et à saper les politiques étrangères de la France dans la région. Quand une génération s’informe quasi exclusivement via les réseaux, elle devient aussi la cible privilégiée de ceux qui veulent manipuler l’information.

Et puis il y a la question du passage, de la rue au réel. Au Népal, les manifestants ont changé de phase : « On est dans la deuxième phase du mouvement », explique Yujan Rajbhandari. « Désormais, la priorité est l’inscription sur les listes électorales et la lutte contre la corruption. « On n’arrêtera pas. » »

C’est peut-être là que se joue l’avenir. La Gen Z africaine a montré qu’elle savait mobiliser. La question qui reste ouverte, et dont la réponse écrira l’histoire politique du continent dans les dix prochaines années, c’est : saura-t-elle durer ? Saura-t-elle construire ?

Les gouvernements africains feraient bien de ne pas parier sur la réponse habituelle : cette génération n’a pas besoin d’un bureau de permanence. Elle a un téléphone. Et elle ne dort pas.

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