L’Africain n’est plus le pré carré de personne. Ce qui se joue aujourd’hui est une compétition multipolaire où chaque puissance mise sur un levier différent et où les États africains ont, pour la première fois, les cartes en main pour en tirer profit.
La Chine : le chiffre d’abord, tout le reste après
Pour la seizième année consécutive, la Chine est le premier partenaire commercial du continent africain. En 2024, les échanges sino-africains ont atteint 295 milliards de dollars, contre 282 milliards l’année précédente. La Belt and Road Initiative reste le véhicule principal de cette présence : chemins de fer en Éthiopie, port de Lamu au Kenya, mines de cobalt en RDC. La RDC figure au deuxième rang des partenaires commerciaux de la Chine sur le continent, avec des échanges de près de 26 milliards de dollars en 2024, portés par la production de cuivre et de cobalt.
Ces volumes méritent d’être lus avec précision. 89 % des exportations africaines vers la Chine sont des matières premières extractives. À l’inverse, 94 % des importations africaines en provenance de Chine sont des produits manufacturés. En 2024, la Chine a exporté 178 milliards vers l’Afrique pour n’en importer que 116 milliards, maintenant un excédent commercial de près de 62 milliards en sa faveur. Les annonces sur la suppression des droits de douane pour 33 pays africains n’y changent rien pour l’instant : la légère réduction du déficit en 2024 s’explique d’abord par la hausse des cours de l’or, du cuivre et du café, pas par une transformation de la structure des échanges.
La force de Pékin reste sa capacité à financer sans condition politique apparente. Ce que les capitales africaines apprécient, c’est l’absence de sermon. Ce qu’elles commencent à questionner, c’est le modèle dette contre ressources, et la question de savoir qui contrôle réellement les actifs à terme.
La Russie : vendre la sécurité, prendre les mines
Moscou a réinventé son rôle africain, non par le commerce, mais par une offre sécuritaire taillée sur mesure pour les régimes en difficulté. L’Africa Corps, successeur officiel du groupe Wagner, est présent en Centrafrique, au Mali, au Burkina Faso, en Libye et au Soudan. Le modèle est simple : des combattants et des conseillers militaires en échange de concessions minières sur l’or et les diamants, et d’un soutien politique qui n’exige ni élections ni rapport de droits de l’homme.
C’est une stratégie de niche, agile et peu coûteuse financièrement. Elle cible des États fragilisés par le terrorisme ou des transitions politiques chaotiques, et elle arrive avec une promesse que les populations épuisées par l’insécurité veulent croire : l’ordre. Le résultat concret, c’est que la Russie s’installe dans des zones où la France venait de se faire expulser, sans avoir à construire une route ou ouvrir une école.
La France : un recul documenté
Paris répète que son influence se réorganise. Les chiffres disent autre chose. Les échanges commerciaux de la France avec l’Afrique subsaharienne se sont établis à 24,1 milliards d’euros en 2024, en recul par rapport à l’année précédente. Ce chiffre représente moins d’un dixième de ce que la Chine seule pèse sur le continent. Les grandes banques françaises ont réduit leurs activités. Orano a suspendu ses opérations au Niger fin 2024, après que le régime militaire de Niamey a décidé de reprendre le contrôle de ses ressources naturelles.
L’opération Barkhane, déployée pendant huit ans au Sahel, s’est soldée par un retrait sous pression des régimes de Bamako, Ouagadougou et Niamey. Le rapport du Sénat de mai 2024 est sans ambiguïté : sans redressement économique, il n’y aura pas de présence stratégique française crédible en Afrique. Ce qui reste à Paris, c’est un réseau d’entreprises installées de longue date et une capacité d’aide publique au développement autour de 10 milliards d’euros par an. Mais les élites économiques africaines recherchent des partenaires rapides, flexibles, capables de livrer vite et de créer de l’emploi local. La France reste perçue comme lente, technocratique, voire moralisatrice.
Ce que l’Afrique décide
Aucune de ces trois puissances n’a de position hégémonique. La vraie nouveauté des années 2020, c’est que les États africains jouent sur plusieurs tableaux simultanément. À côté de la Russie et de la Chine, la Turquie, les Émirats arabes unis, l’Inde et le Brésil s’invitent dans le jeu commercial et sécuritaire. Dakar signe un partenariat stratégique avec Pékin tout en maintenant des liens économiques solides avec Paris. Kinshasa vend son cobalt à la Chine et sollicite simultanément une présence sécuritaire américaine.