Economie

FMI en Afrique : Sénégal, Gabon, Kenya — qui décide vraiment des budgets africains ?

Le 23 mai 2026, Bassirou Diomaye Faye a limogé son Premier ministre Ousmane Sonko. Dix jours plus tard, le FMI annonçait l’envoi d’une mission à Dakar. Au même moment, Oligui Nguema au Gabon refusait de signer quoi que ce soit sans avoir audité sa propre dette. Deux pays face à la même institution, deux réponses opposées. Pour comprendre pourquoi, il faut comprendre comment fonctionne réellement un programme FMI.

Sénégal : quand la politique intérieure se noue autour d’une dette

Le FMI a estimé que la dette sénégalaise avait atteint un niveau alarmant de 132 % du PIB fin 2024, suite à la découverte de dettes non divulguées d’environ 13 milliards de dollars par l’administration précédente. Cette situation avait conduit le Fonds à suspendre une facilité de prêt de 1,8 milliard de dollars.

Ce choc a fracturé l’exécutif de l’intérieur. Pendant des mois, Faye et Sonko n’ont pas tenu la même ligne. Faye pressait le FMI sur France 24 : «Nous avons fait tout ce que nous devions faire, pas pour le FMI, mais pour la crédibilité de notre pays. Nous voulons que le FMI presse le pas.» Sonko était allé plus loin : «Rien ne justifie le retard qu’il y a aujourd’hui avec le FMI. J’espère qu’il n’y a pas de politique derrière cette affaire.»

Sonko aurait rejeté l’idée d’un programme formel de restructuration de la dette, quand Faye signalait une approche plus flexible, cherchant un terrain d’entente avec les institutions financières internationales.

Le 25 mai 2026, deux jours après le limogeage de Sonko, Faye a nommé l’économiste Ahmadou Al Aminou Lo au poste de Premier ministre. Son départ est perçu par plusieurs analystes comme une condition favorable à la reprise des négociations au point mort. Le 4 juin, le FMI a annoncé qu’une mission se rendrait à Dakar la semaine du 15 juin.

La séquence parle d’elle-même : le Premier ministre qui résistait est parti, les discussions reprennent. Ce n’est pas une preuve de causalité directe. C’est une coïncidence de calendrier que personne à Dakar ne fait semblant de ne pas avoir remarquée.

Les coûts d’emprunt du Sénégal sur le marché régional ont atteint jusqu’à 15 % ces dernières semaines, dans un contexte de dégradation de la note souveraine par Moody’s et S&P. Un État qui emprunte à 15 % ne peut pas financer son développement. Le FMI prête à des taux bien inférieurs. C’est précisément ce levier qui structure tout le reste.

Gabon : la même pression, une autre marge

À Libreville, Oligui Nguema a pris le problème à l’envers. Dans son interview à L’Union en mai 2026, il a posé ses termes clairement : «Lors de leur dernier passage à Libreville, j’ai personnellement demandé que nous procédions à un audit complet et rigoureux de la dette publique gabonaise. Ce n’est pas le FMI qui a exigé cet audit, c’est le chef de l’État gabonais qui l’a réclamé. Je ne signerai jamais un accord qui demande aux Gabonais de se serrer la ceinture pendant que les gaspillages continuent.» 

Le chiffre de la dette qui lui avait été présenté à la prise de pouvoir s’élevait à 7 500 milliards de francs CFA. Puis un autre montant est apparu, avoisinant les 8 000 milliards. Deux chiffres, deux sources, une incohérence qu’il a refusé d’accepter. L’audit doit être achevé d’ici fin juillet 2026, et l’accord est attendu vers la fin de l’année.

La différence entre Dakar et Libreville n’est pas une question de posture politique. Elle est structurelle. Le Gabon a du pétrole, du manganèse, une forêt valorisable. Il dispose d’actifs réels qui lui donnent une marge que le Sénégal, en crise de liquidité aiguë après la révélation d’une dette cachée, n’a plus. La capacité à tenir une négociation dépend d’abord de ce qu’on a dans le dos.

Ce qu’est le FMI, concrètement

Le Fonds monétaire international a été créé en 1944 à Bretton Woods, avec une mission précise : aider les pays membres à traverser des crises de balance des paiements. Une crise de balance des paiements, c’est la situation où un État dépense plus en devises étrangères qu’il n’en reçoit et ne peut plus payer ses importations ou ses dettes extérieures.

Contrairement aux banques de développement, le FMI n’accorde pas de prêts pour des projets spécifiques. Un pays membre peut solliciter une aide financière s’il constate un besoin de balance des paiements, c’est-à-dire s’il ne peut pas obtenir de financements suffisants à des conditions abordables pour régler ses paiements internationaux tout en maintenant des réserves adéquates.

Le montant des prêts pouvant être octroyé à un pays est un multiple de sa quote-part individuelle. Ces prêts sont assortis de la conception d’un programme et d’une conditionnalité. Les taux d’intérêt sont bien inférieurs à ceux applicables sur les marchés de capitaux privés à des pays en crise.

C’est ce différentiel de taux qui crée la dépendance. Un pays en crise qui peut emprunter à 2 ou 3 % auprès du FMI, contre 10 à 15 % sur les marchés, n’a pas vraiment le choix d’aller chercher ailleurs. La question n’est pas de vouloir ou non travailler avec le Fonds. Elle est de savoir dans quel état on arrive à la table.

Comment une négociation se déroule

Une mission du FMI arrive dans la capitale, généralement composée d’économistes basés à Washington. Elle rencontre le ministre des Finances, le gouverneur de la banque centrale, parfois le chef de l’État. Ces négociations sont souvent conduites sans consultation des parlements nationaux ni de la société civile.

Les engagements d’un pays en matière de politique économique peuvent prendre plusieurs formes. Les mesures préalables sont celles qu’un pays consent à prendre avant que le FMI n’approuve un financement. Les critères de réalisation quantitatifs sont des conditions particulières et mesurables, toujours liées aux variables macroéconomiques : agrégats monétaires, réserves internationales, soldes budgétaires, dette extérieure.

L’argent est mis à disposition par tranches, après vérification de l’application effective des mesures exigées. C’est ce qu’on appelle une revue. Toutes les six semaines à trois mois, une mission vérifie si le pays a respecté ses engagements. Si oui, la tranche suivante est débloquée. Si non, les fonds sont suspendus, et c’est généralement là que les tensions éclatent.

Ce que contient concrètement un programme

Les conditionnalités les plus fréquentes en Afrique se déclinent de façon prévisible. Réduction du déficit budgétaire, maîtrise de la masse salariale de la fonction publique, libéralisation des taux de change, et suppression des subventions sur les carburants, les denrées alimentaires ou l’électricité.

Quand le FMI intervient pour corriger une trajectoire fiscale, les subventions apparaissent comme la variable d’ajustement la plus accessible : on peut en annuler des pans entiers, par des politiques simples à appliquer, pour des gains rapides et garantis. Ce sont aussi les dépenses qui protègent le plus directement les populations à bas revenus contre la flambée des prix.

Le cas kenyan de 2024 l’illustre sans ambiguïté. Le Kenya avait obtenu des fonds du FMI avec pour conditions la suppression des subventions sur les carburants et l’électricité pour combler son déficit budgétaire. En juin 2024, le gouvernement a présenté un projet de loi de finances introduisant de nouvelles taxes sur des produits de base. Les manifestants ont pris d’assaut le Parlement à Nairobi. Le gouvernement a retiré les mesures. L’examen des finances du Kenya prévu par le FMI a ensuite été annulé. Le Kenya a dû obtenir un prêt de 1,5 milliard de dollars des Émirats arabes unis, s’exposant à des risques de change que le programme FMI ne prévoyait pas. Le Kenya a évité une crise politique immédiate. Il a payé ce recul par une instabilité financière prolongée et une relation tendue avec le Fonds.

La décennie perdue : ce que l’histoire dit

Ce mécanisme n’est pas nouveau. Dans les années 1980 et 1990, le FMI et la Banque mondiale ont imposé à la plupart des pays africains ce qu’on a appelé les Programmes d’ajustement structurel. Les mêmes ingrédients : réduction des dépenses publiques, libéralisation, privatisations, suppression des subventions.

Entre 1980 et 1989, le PIB par habitant a connu une croissance annuelle moyenne de -0,8 % en Afrique subsaharienne. Dans les années 1990, cette croissance a été de seulement 0,7 %. Cette détérioration des conditions de vie a conduit à des manifestations et des émeutes contre le FMI, les gouvernements étant tenus responsables.

Dans de nombreux pays africains, les programmes d’ajustement structurel ont conduit à une réduction des dépenses publiques consacrées à la santé et à l’éducation, exacerbant la pauvreté et les inégalités. Les hôpitaux sous-équipés, les universités qui forment moins qu’elles ne le pourraient, les fonctionnaires sous-payés : une partie de cet héritage structurel remonte aux coupes budgétaires de cette période.

Le FMI a depuis reconnu certaines de ces erreurs. Il a introduit des clauses de protection sociale dans ses programmes, insisté sur la protection des dépenses d’éducation et de santé. Le Fonds souligne aujourd’hui l’importance de réformes structurelles pour diversifier les économies, améliorer la mobilisation des ressources intérieures et renforcer la résilience. Le discours a évolué. La structure du pouvoir dans les négociations, beaucoup moins.

Qui vote, qui décide

La question de fond est celle de la gouvernance du Fonds. La quote-part d’un pays détermine le nombre de ses droits de vote au sein du FMI. Les États-Unis détiennent environ 17 % des droits de vote, ce qui leur confère un droit de veto sur les décisions nécessitant une majorité qualifiée de 85 %. L’Europe dispose collectivement d’un bloc comparable. L’Afrique subsaharienne, qui regroupe 54 pays, pèse bien en dessous de son poids démographique.

Ce déficit démocratique, couplé à une concentration du pouvoir décisionnel entre les mains des pays riches, alimente le sentiment d’une ingérence économique où les intérêts des créanciers priment sur les besoins des populations.

Les 12 et 13 mai 2026, des économistes parmi les plus critiques des politiques du FMI, dont Jeffrey Sachs, Jayati Ghosh et Ndongo Samba Sylla, s’étaient réunis à Dakar pour une conférence visant à «promouvoir des alternatives crédibles et durables aux approches traditionnelles de gestion de la dette». La conférence a eu lieu. Sonko a été limogé dix jours plus tard. Les discussions avec le FMI ont repris.

Ce que Dakar et Libreville révèlent

Le Sénégal est arrivé à cette crise avec une dette cachée héritée d’un gouvernement précédent, des marchés financiers qui lui facturent 15 % pour emprunter, et un exécutif divisé sur la ligne à tenir. Dans ce contexte, la marge de manœuvre pour négocier les conditionnalités est quasi nulle. On signe ce qu’on peut.

Le Gabon arrive avec des ressources naturelles, une dette dont le niveau exact fait débat, et un chef d’État issu d’un coup d’État qui n’a pas de comptes à rendre à un électorat à court terme. Oligui Nguema a formulé une position que peu de présidents africains ont tenu publiquement : «Le recours au FMI ne doit pas être interprété comme un renoncement, mais comme un instrument au service de la souveraineté économique et du développement durable.»

La vraie question, pour l’un comme pour l’autre, n’est pas de savoir si le FMI est utile ou nuisible. C’est de savoir avec quelle information, quelle marge de négociation, et quelle alternative on arrive à Washington. Parce que celui qui n’a pas d’alternative n’a pas de négociation.

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