En 2025, l’Afrique a traité près de 1 432 milliards de dollars via le mobile money, soit les deux tiers de la valeur mondiale. Vingt ans après M-Pesa, le continent a résolu un problème que les banques classiques n’avaient pas réglé en un demi-siècle. La prochaine étape est plus difficile.
Ce que les chiffres cachent
En 2025, près de 1 432 milliards de dollars américains ont transité par les comptes de mobile money en Afrique, en hausse de 27 % par rapport à 2024, selon le rapport «State of the Industry Report on Mobile Money 2026» de la GSMA. Le continent concentre 66 % de la valeur financière mondiale des transactions par mobile money et représente environ 74 % du total des transactions mondiales. Ces chiffres sont réels. Ils décrivent un continent qui a construit une infrastructure financière populaire sans équivalent ailleurs dans le monde.
Mais le même rapport contient une donnée que les communiqués de presse ne mettent pas en avant. Près de 75 % des comptes de mobile money sont inactifs chaque mois, la fraude reste répandue et les taxes sur les transactions incitent souvent les utilisateurs à revenir au cash.
2,3 milliards de comptes enregistrés. 593 millions actifs. L’écart entre les deux chiffres raconte une histoire différente de celle du triomphe.
Comment on en est arrivé là
M-Pesa a été lancé au Kenya en 2007 par Safaricom. L’idée de départ était simple : permettre à des travailleurs urbains d’envoyer de l’argent à leur famille en zones rurales, sans passer par des agences bancaires inexistantes là où ils en avaient besoin. M-Pesa a transformé le Kenya, passant d’une économie largement basée sur les transactions en espèces à une économie où un vendeur de fruits en bord de route, un conducteur de moto-taxi et un client d’une banque multinationale peuvent tous effectuer des transactions numériques.
Le modèle s’est diffusé. Orange Money, MTN Mobile Money, Airtel Money ont couvert l’Afrique de l’Ouest et centrale. La Banque mondiale indique que 58 % des adultes d’Afrique subsaharienne détenaient un compte financier en 2024, contre 49 % en 2021. Selon le Global Findex 2025, 40 % des adultes d’Afrique subsaharienne avaient un compte mobile money en 2024.
Ces chiffres auraient été inimaginables en 2000. À l’époque, les banques commerciales africaines exigeaient des revenus formels, un adresse physique vérifiable, des frais d’ouverture de compte inaccessibles pour la majorité. Le mobile money a contourné tout ça. Un numéro de téléphone, une pièce d’identité, c’était suffisant.
Au Kenya, les abonnements au mobile money ont atteint 45,4 millions d’utilisateurs au 31 mars 2025, soit un taux de pénétration de 86,6 %. Au Ghana, le nombre de comptes Mobile Money enregistrés a atteint 74,1 millions début 2025. En Côte d’Ivoire, 27,7 millions de comptes étaient actifs au 31 mars 2025.
Le plafond de verre
L’étape suivante ne ressemble pas à la première. Bancariser une population exclue du système formel, c’est un problème de distribution : il faut des agents, une interface simple, une confiance minimale dans l’opérateur. C’est résolu, pour l’essentiel.
Le problème suivant est structurel. Un rapport de Boston Consulting Group met en lumière les paradoxes des modèles africains de paiements mobiles face à ce qu’il appelle «la deuxième vague» : la phase qui suit la révolution FinTech, après celle dominée par les paiements mobiles grand public comme M-Pesa au Kenya. Cette deuxième vague exige autre chose : du crédit, de l’épargne, des paiements marchands, du financement pour les petites entreprises. Et là, les résultats sont inégaux.
L’architecture de long terme pour l’accès, la concurrence et l’échelle reste non résolue. La question centrale : faut-il imposer l’interopérabilité à la brésilienne, où la banque centrale contrôle l’infrastructure, ou opter pour le modèle indien, laissant les FinTechs innover sur des rails publics ? Ce choix déterminera si la vendeuse de mangues à Bamako pourra accéder à un crédit revolving basé sur ses flux marchands.
L’interopérabilité est le noeud du problème. Pendant longtemps, Orange Money ne parlait pas à MTN, MTN ne parlait pas à Wave, et la vendeuse qui avait un compte chez l’un ne pouvait pas recevoir de l’argent de quelqu’un chez l’autre sans friction. Le 30 septembre 2025, la BCEAO a lancé officiellement la Plateforme Interopérable du Système de Paiement Instantané, la PI-SPI. Pour la première fois dans l’espace UEMOA, un client Orange Money au Sénégal peut envoyer de l’argent en temps réel vers un compte bancaire au Mali ou vers un portefeuille Moov Money en Côte d’Ivoire, sans friction ni délai. C’est une avancée réelle, obtenue après des années de résistance des opérateurs qui n’avaient aucun intérêt économique à ouvrir leurs réseaux.
Le problème que les gouvernements créent eux-mêmes
Pendant que les banques centrales construisent de l’interopérabilité, certains gouvernements taxent les transactions dans des proportions qui inversent les progrès d’inclusion.
En Ouganda, une taxe journalière sur les réseaux sociaux et les transactions numériques a produit un résultat documenté par la Commission économique de l’ONU pour l’Afrique : plus de 2,5 millions d’abonnés Internet perdus et une chute de 25 % des transactions mobile money en quelques mois. Les utilisateurs ne sont pas partis vers d’autres plateformes. Ils sont retournés au cash.
Le Ghana a testé une taxe sur les transactions numériques, portée à 1,5 % en 2022, ramenée à 1 % en 2023, puis supprimée en 2025. Trois ans, deux révisions, un abandon. Accra n’est ni la première ni la dernière à avoir emprunté ce chemin. La Tanzanie, le Kenya, le Cameroun ont tous tâtonné sur ce sujet.
Une étude de l’International Centre for Tax and Development sur la taxe numérique ghanéenne montre que les populations les plus pauvres ont supporté l’essentiel de la charge fiscale. L’outil conçu pour inclure les exclus du système bancaire devient, sous l’effet des taxes, plus coûteux pour ceux qui en ont le plus besoin.
Une étude publiée en 2025 sur 36 pays africains établit un lien positif entre inclusion financière et augmentation des recettes fiscales. Le Kenya illustre une approche différente en utilisant les données du mobile money et l’intelligence artificielle pour lutter contre la fraude fiscale, réduisant la fraude à la TVA de près de 30 % entre 2019 et 2021. Taxer le canal ne rapporte pas autant qu’élargir la base de contribuants formels qu’il permet de créer.
Ce que les opérateurs construisent
Les opérateurs historiques et les nouvelles fintechs ne regardent pas le même horizon.
M-Pesa a développé «Lipa na M-Pesa», son système de paiements marchands désormais accepté par un million de commerçants actifs. L’API développeur Daraja 3.0, rénovée avec des capacités d’IA, permet l’intégration par des développeurs tiers. Selon Safaricom, 25 % de toutes les transactions M-Pesa passent désormais via des API développeurs, c’est-à-dire que des dizaines de milliers d’applications tierces s’appuient sur l’infrastructure M-Pesa pour fonctionner. M-Pesa est devenu le système bancaire invisible sur lequel tout un écosystème numérique kényan s’est bâti.
Du côté de l’Afrique francophone, Wave a pris une trajectoire différente. En janvier 2026, Wave a lancé sa carte virtuelle de paiement au Sénégal en partenariat avec Visa et Ecobank, permettant aux utilisateurs d’effectuer des paiements en ligne sur les plateformes de commerce électronique, de streaming et de services numériques, sans démarches administratives complexes. C’est le passage du transfert d’argent au paiement en ligne pour des millions de personnes qui n’avaient pas de carte bancaire.
La BCEAO a fixé au 30 juin 2026 la date limite pour que toutes les institutions financières rejoignent la PI-SPI, la plateforme commune de paiement instantané lancée en septembre 2025. La régulation pousse à l’unification que le marché seul n’aurait pas produite.
La vraie question
Le mobile money africain a résolu le problème de l’accès. Il n’a pas encore résolu le problème de la profondeur.
L’Afrique présente une configuration rare : un déficit de services bancaires formels, mais une adoption massive des paiements mobiles. La prochaine frontière se joue dans les paiements marchands, les factures, les salaires et les services aux PME. Plus l’usage devient professionnel, plus la transparence des frais, la qualité du support et les exports comptables deviennent importants.
Les 593 millions de comptes actifs sont une base. Les 1,7 milliard de comptes dormants sont un marché non adressé, ou plus exactement un marché mal adressé. Certains de ces comptes dormants appartiennent à des gens qui ont essayé le service, ont trouvé les frais trop élevés, ont eu un problème de fraude sans recours, ou n’ont tout simplement pas trouvé d’utilité au-delà du transfert occasionnel d’argent.
L’Afrique a inventé quelque chose que le reste du monde n’avait pas. La question n’est plus de savoir si le mobile money fonctionne. Elle est de savoir si les acteurs qui le contrôlent, les gouvernements qui le taxent et les régulateurs qui le cadrent vont lui permettre de devenir ce qu’il peut encore être : une infrastructure économique complète, pas seulement un tuyau à transferts.



































