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Polygamie en Afrique : pourquoi une institution assumée est devenue un secret de famille

Disponible sur Netflix depuis le 12 juin 2026, la telenovela sud-africaine The Polygamist enflamme les réseaux sociaux africains. Son personnage central, Jonasi Gomora, homme d’affaires prospère qui dissimule plusieurs unions à toutes ses femmes, a relancé un débat que le continent n’a jamais vraiment tranché : qu’est-ce que la polygamie africaine est devenue, et pourquoi est-elle passée de l’espace public au mensonge ?

La polygamie d’avant

Pendant des siècles, la polygamie africaine a fonctionné dans un cadre visible et normé. Un homme épousait plusieurs femmes. Tout le monde le savait. La coépouse avait un rang, un rôle, un espace dans la maison. Les enfants nés de ces différentes unions étaient reconnus et élevés ensemble. En Afrique de l’Ouest, la polygamie concernait encore environ 4 femmes mariées sur 10 et un homme marié sur quatre selon les données disponibles. Ce n’était pas un secret de famille, c’était une institution sociale.

Ce modèle reposait sur des fondements économiques précis. Dans les sociétés rurales, plusieurs épouses signifiaient plus de mains pour cultiver, plus d’enfants pour assurer la descendance, une redistribution des tâches domestiques. Dans les campagnes, la polygamie procurait une main-d’œuvre indispensable et les terres permettaient d’entretenir plusieurs foyers. Elle avait une logique. Elle était assumée parce qu’elle avait une utilité collective reconnue.

En milieu rural, entre 11 et 31 % des femmes mariées vivaient dans une situation de polygamie, contre 7 à 20 % en ville. L’écart ville-campagne n’est pas anodin. Il annonce ce qui allait suivre.

Le basculement

L’urbanisation a tout changé. Quand les hommes ont migré vers les villes, ils ont emporté le désir de polygamie mais laissé derrière eux les conditions qui la rendaient viable. Entretenir plusieurs foyers dans une capitale africaine coûte cher. Les conditions de vie dans les cités urbaines sont devenues difficiles et y entretenir plus d’une femme s’est révélé souvent impossible financièrement. La polygamie déclarée a donc reculé en ville, non pas par conviction morale, mais par contrainte économique.

Mais le désir, lui, ne recule pas aussi facilement. C’est là qu’est né ce que les sociétés urbaines africaines appellent le « deuxième bureau ». Ce phénomène est une forme dénaturée de la polygamie traditionnelle dans les sociétés modernes africaines. Au Bénin et ailleurs en Afrique subsaharienne, les termes de « maîtresse », de « deuxième bureau » ou d' »ambassade » désignent le fait qu’un homme marié ait, en dehors de son ménage, d’autres femmes avec qui il entretient des relations durables.

La différence avec la polygamie traditionnelle est fondamentale : personne n’est censé être au courant. Ou plutôt, tout le monde finit par savoir, mais personne ne dit rien officiellement. Les témoignages recueillis dans plusieurs villes africaines montrent une réalité plus nuancée que le secret total : une partie de la famille de l’homme, des frères, des cousins, la mère parfois, connaît l’existence de la deuxième ou troisième femme. Les enfants nés de ces unions sont parfois reconnus dans l’entourage proche. Ce n’est pas de la transparence, mais ce n’est pas non plus le mensonge total. C’est une zone grise qui reflète exactement le moment de transition dans lequel se trouve la société.

Polygamie Afrique rdc

Pourquoi les femmes refusent

La génération actuelle de femmes africaines urbaines n’est pas celle qui a accepté la cohabitation. La polygamie recule en milieu urbain, et les changements s’opèrent à des rythmes variables selon les régions, les pays et les groupes sociaux. Ce recul ne vient pas d’une loi. Il vient d’un changement de position des femmes.

Une femme qui a fait des études, qui travaille, qui a une indépendance financière même partielle, ne se définit plus comme l’assistante de l’homme. Accepter de partager son mari avec une coépouse installée dans la même maison, de gérer ensemble les enfants, les tâches, les humeurs du foyer, c’est quelque chose que cette génération refuse. Le recul de la polygamie s’observe davantage chez ceux qui ont un niveau d’instruction élevé, et les jeunes renoncent à la polygamie plus que les personnes âgées.

Ce refus oblige les hommes qui veulent plusieurs femmes à contourner. Ils ne renoncent pas à la pratique, ils renoncent à la déclarer. Ils commencent une relation sans révéler leur situation. Ils dissimulent. La polygamie ne disparaît pas, elle change de forme. Elle devient mensonge parce que sa forme assumée n’est plus socialement acceptable dans les milieux urbains éduqués.

C’est exactement ce que montre Jonasi Gomora dans The Polygamist. Derrière sa façade soigneusement entretenue se cachent des années de mensonges et d’infidélités multiples. Il n’est pas un polygame au sens traditionnel. Il est le produit d’une époque qui a perdu le cadre de la polygamie sans perdre la pratique.

La relation transactionnelle comme facteur aggravant

Il y a une autre dimension que la série met en image : l’argent comme levier de séduction. Dans un contexte de précarité économique persistante, certaines femmes acceptent une relation avec un homme marié en échange d’une sécurité matérielle. Ce n’est pas un phénomène nouveau en Afrique, mais il prend aujourd’hui une forme plus visible et assumée dans les villes.

L’homme qui a les moyens d’entretenir plusieurs femmes dans des appartements séparés reproduit la structure de la polygamie traditionnelle, mais sans ses règles. Sans la reconnaissance sociale, sans l’accord de la première épouse, sans la transparence vis-à-vis des enfants. Il achète le silence plutôt qu’il n’obtient le consentement.

La recrudescence du phénomène de « maîtresse » dans la classe des élites montre que les normes religieuses et légales modernes en matière de nuptialité n’ont pas provoqué de changement majeur des mentalités par rapport à la conception traditionnelle du mariage pluriel. La pression sociale a changé de camp : elle pèse désormais sur les femmes pour qu’elles acceptent des situations qu’elles n’ont pas choisies, plutôt que sur les hommes pour qu’ils assument ce qu’ils font. LinkedIn

Les chiffres parlent d’eux-même 

Dans de nombreux pays africains, les mariages sont souvent coutumiers ou religieux et leurs dissolutions se font en dehors du système juridique formel, ce qui rend les chiffres officiels peu représentatifs. Les séparations existent, les recompositions familiales existent, les « deuxièmes bureaux » existent. Ils ne sont pas comptés.

Le risque de divorce au cours des 20 premières années de mariage varie de 6,9 % au Mali à 47,1 % au Congo-Brazzaville selon une étude de l’Université McGill portant sur 20 pays africains. Ces écarts racontent des réalités matrimoniales profondément différentes selon les contextes. Ils disent aussi que la stabilité du couple africain n’est pas un bloc homogène.

Oeil d’Afrique

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