Il y a des crises qui se jouent à l’autre bout du monde et dont l’écho atterrit directement sur les marchés africains, dans les pompes à essence de Nairobi, dans les budgets des États importateurs de brut, dans les équilibres fragiles des économies du continent. La guerre qui embrase le Moyen-Orient depuis plus de deux semaines — depuis l’attaque israélo-américaine sur Téhéran — est de celles-là.
Au cœur du brasier : le détroit d’Ormuz. Ce goulet stratégique par lequel transite ordinairement un cinquième du trafic mondial de pétrole est bloqué par l’Iran depuis le début du conflit. Résultat : les cours du brut s’envolent, les chaînes d’approvisionnement vacillent, et les pays africains importateurs, une large majorité du continent, absorbent de plein fouet la volatilité des marchés énergétiques mondiaux.
Face à cette situation, Donald Trump a haussé le ton lundi depuis la Maison Blanche. Il a reproché à plusieurs de ses alliés européens de ne pas vouloir « s’impliquer » dans la sécurisation du passage, réclamant que l’OTAN, mais aussi Pékin, déploient des navires de guerre. « Depuis quarante ans, nous vous protégeons et vous ne voulez pas vous impliquer dans quelque chose de très mineur », a-t-il lancé, le ton mêlant reproche et pression.
La réponse européenne a été sans ambiguïté. L’Allemagne, par la voix du chancelier Friedrich Merz, a décliné catégoriquement : « Nous ne participons pas à cette guerre. Ce n’est pas une affaire de l’OTAN. » Londres a tenu une ligne similaire, le Premier ministre Keir Starmer travaillant certes à un plan « viable » pour rouvrir le détroit, mais excluant de laisser la Grande-Bretagne « s’engager dans une guerre plus vaste ». Les chefs de la diplomatie de l’Union européenne ont de leur côté écarté l’idée d’envoyer leur mission de protection du trafic maritime, Aspides, dans ces eaux sous tension.
Sur le terrain, la guerre continue de se déployer avec une intensité inquiétante. Israël poursuit ses bombardements sur Téhéran, Chiraz et Tabriz. L’Iran frappe en retour avec des missiles sur le centre d’Israël et étend ses attaques de drones contre les pays du Golfe abritant des intérêts américains — Dubaï, dont l’aéroport s’est mis à l’arrêt quelques heures lundi après une frappe, en est le symbole le plus visible. Les Gardiens de la Révolution ont menacé de viser prochainement les entreprises américaines dans la région, citant des noms aussi puissants qu’Amazon, Google, Microsoft et Nvidia.
Sur le front humanitaire, le Liban paye un prix lourd. Depuis que le Hezbollah est entré en guerre pour « venger » l’assassinat du guide suprême iranien lors des premières heures de l’offensive israélo-américaine, plus d’un million de personnes ont été déplacées et près de 900 civils tués, dont plus d’une centaine d’enfants. Berlin a qualifié d’« erreur » l’intensification des opérations terrestres israéliennes au sud du pays.
Pour l’Afrique, cette crise n’est pas un conflit lointain à suivre sur les chaînes d’information internationale. C’est une menace directe sur les équilibres économiques du continent. Les pays africains qui dépendent des importations pétrolières — du Sénégal au Kenya en passant par la Côte d’Ivoire et l’Éthiopie, voient leurs factures énergétiques s’alourdir à un moment où les marges budgétaires sont déjà sous pression. Et pour les États exportateurs de pétrole, si la manne des cours élevés peut sembler une aubaine, l’instabilité des marchés reste une menace structurelle à ne pas sous-estimer.
Pendant que les grandes puissances se disputent la gestion de la crise, le continent attend, exposé, que le détroit rouvre. Et que le monde se souvienne que ses décisions ne se prennent pas dans le vide.




















