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Trésor Kibangula : “le journaliste permet aux lecteurs de se faire leur propre opinion”

Trésor Kibangula, ancien journaliste à Jeune Afrique, a fait le choix de tourner la page. Après plusieurs années a couvrir l'actualité de la République Démocratique du Congo, il a décidé de raccrocher et de rejoindre le Groupe d'étude sur le Congo. Dans l'interview accordée à Oeil d'Afrique, il revient sur son parcours et sur ses années de journaliste politique.

Le journalisme

Oeil d'Afrique : Vous avez été journaliste sept années chez Jeune Afrique (JA) . Que retenez-vous de cette expérience ?

Trésor Kibangula : Durant mes sept ans à Jeune Afrique, j’ai beaucoup appris. Travailler aux côtés des journalistes qui connaissent aussi bien le continent fut un grand privilège. Cela pousse à l’émulation tant au niveau du fond de ses articles qu’au niveau de la forme. 

On pouvait vous lire autant dans le magazine papier que sur le site internet de JA. Quelle différence faisiez-vous entre les deux services ? Comment organisiez-vous votre travail ?

Depuis quelques années, Jeune Afrique se considère comme un bimédia. En tout cas, lorsqu’on est recruté, on signe pour travailler à la fois pour le print et le web, avec, bien entendu, une priorité pour l’un ou l’autre. En 2012 lorsque j’intègre la rédaction, après une période de stage quelques mois plutôt, je travaille plus pour le magazine. Mais, très vite, j’explique à mes chefs que je voudrais inverser - je dois être un des rares à faire cette demande à JA -, c’est-à-dire travailler plus pour le web et de temps en temps pour le magazine.

C’est au sein de la rédaction web de JA que j’ai pris vraiment mes marques, en proposant et en testant de nouveaux formats. Mais, avec le temps, les deux rédactions (print et web) ne faisaient plus qu’une. À part la contrainte du nombre de signes pour un papier magazine, je mettais la même rigueur quand il fallait écrire pour le web ou pour le print.

Le numérique avait-il changé votre manière de traiter l’information ?

C’est le journalisme, dans son ensemble, qui doit tenir compte du numérique. Aujourd’hui, l’information n’est plus l’apanage du journaliste : lorsque des assaillants attaquent et égorgent dans un village de Beni, personne n’attend le journal de 20 heures sur la RTNC (Radio télévision nationale congolaise) pour avoir cette nouvelle. Celle-ci arrive très vite sur nos smartphones à travers les médias sociaux, WhatsApp, Twitter, Facebook. La manière même de consommer l’information a donc changé. Le journaliste doit en tenir compte et proposer une valeur ajoutée. Il est attendu par exemple pour recouper les informations qui circulent parce qu’il y a beaucoup de fake news, les mettre en perspective, les décrypter, voire les data visualiser.

Je suis sorti de l’École de journalisme de Lille avec cet appétit pour le web, cette passion pour suivre l’évolution des médias. Une fois à Jeune Afrique, après un passage court mais riche au sein de la rédaction web de France 24, je savais donc que le traitement de l’information devait tenir compte de ces nouveaux enjeux qu’impose le numérique. 

Un journaliste se doit également d’avoir des sources de qualités. Qu’est-ce qui vous a permis de gagner la confiance de ces personnes bien informées ?

Pour gagner la confiance des sources, il faut prouver que l’on est juste journaliste. Que son travail consiste à donner l’information, à l’expliquer, à la rendre compréhensible au grand public. Il ne s’agit nullement de prendre position pour ou contre un camp. Certes, le journaliste peut exprimer son point de vue lorsqu’il écrit un éditorial ou un billet, mais, l’essentiel de son temps consiste à recueillir des informations, à enquêter et à rendre compte.

J’ai travaillé essentiellement sur la politique congolaise et Dieu sait combien ce terrain est glissant. Mais je suis parvenu, sans doute grâce à une bonne dose d’objectivité, à continuer à discuter on et off the record avec les acteurs de tous les bords politiques. Même si, très souvent, mes papiers ne pouvaient pas toujours leur faire plaisir, ils savaient qu’ils étaient toujours consultés et que leurs points de vue étaient pris en compte dans mes analyses. C’est ainsi que j’ai pu, avec le temps, gagner la confiance des uns et des autres et constituer mon carnet d’adresses.

Le journaliste et les politiciens

Vous avez principalement traité l’actualité politique. Pourquoi avoir fait ce choix ?

Depuis tout petit, la politique me passionne. Je garde d’ailleurs jalousement avec moi mes petits carnets rédigés à la main. Ils portent tous sur des sujets politiques : la guerre de l’AFDL de 1996, comment j’ai vécu la guerre des six à Kisangani, ma ville natale, en 2000, … Je les écrivais presqu’au moment où ces faits se déroulaient et je n’avais même pas encore mon diplôme d’État (baccalauréat). Elle remonte donc de très loin, ma passion pour la politique. 

Peu avant de quitter JA, vous étiez devenu en RDC, le journaliste incontournable avec qui les politiciens voulaient absolument échanger. 

En tout cas, tout au long de mon parcours à Jeune Afrique, j’ai essayé de ne pas exclure aucun point de vue. Je n’ai jamais considéré que, sur la scène politique congolaise, il y avait des anges d’un côté à qui il fallait vanter les mérites ou soutenir les actions et, de l’autre, des démons qu’il fallait détruire par nos écrits. Très souvent, rendre compte des faits permet aux lecteurs de se faire leur propre opinion de qui est vraiment qui. 

Période troubles

Vous aviez également connu des moments difficiles comme votre test d’entrée à l’école de journalisme de Lille.

Mes écrits ont toujours tantôt été considérés comme anti-pouvoir, tantôt pro-pouvoir, suscitant parfois des réactions démesurées sur la Toile, voire des menaces de quelques fanatiques lorsqu’ils estimaient que j’avais « critiqué » leur champion.

Pour revenir à la question, oui, il y a eu des moments difficiles mais mon test d’entrée à l’École supérieure de journalisme de Lille n’en est pas un. Au contraire, ce test fut une immense opportunité de ma vie : depuis Kisangani et devant mon ordinateur, j’avais l’occasion d’intégrer la meilleure école de journalisme de France. J’ai tout donné et j’ai satisfait à ce concours d’entrée réservé aux « étudiants étrangers ». D’autant que j’ai eu la chance de bénéficier d’une bourse de l’ambassade de France en RDC. 

Il y a eu également à la fin de vos études, l’épisode de la bataille pour obtenir une carte de séjour en France.

Oui, ce fut un moment difficile. Je venais de terminer mon master à l’École supérieure de journaliste, avec une promesse d’embauche à Jeune Afrique en poche. Mais, légalement, avant de signer mon contrat, je devais changer de statut, passer de celui d’étudiant à celui de « travailleur temporaire ». C’est là que les choses se sont compliquées : ma demande de changement de statut a été retoquée par un service de la préfecture deLille au motif qu’il y avait, à l’époque, quelque 4000 demandeurs d’emploi capables d’occuper le poste que Jeune Afrique me proposait. 

Sur les conseils d’Élise Colette, alors responsable de la rédaction web de JA, j’ai dû prendre un avocat pour attaquer cette décision. Mais ce qui a pesé dans la balance, c’est surtout la mobilisation sur la Toile. Une amie et camarade de classe à ESJ, Éléonore Sok-Halkovich, a proposé l’idée de créer un site internet pour recueillir les témoignages et permettre aux gens de signer une pétition en ma faveur. J’ai eu droit à une caricature de Charlie Hebdo ! Et cette mobilisation sur la Toile, avec des soutiens des journalistes de France 24, de Jeune Afrique et autres, doublée d’un recours auprès de la préfecture, a poussé cette dernière à reconsidérer sa décision en m’accordant finalement mon premier titre de séjour travailleur.

Une nouvelle expérience

Aujourd’hui vous êtes analyste au sein du Groupe d’étude sur le Congo (GEC). Qu’est-ce qui a motivé ce changement de trajectoire ?

La fin d’un cycle. J’ai essentiellement couvert la RDC. Après les 18 ans de règne de Joseph Kabila, j’ai estimé qu’il fallait prendre une pause pour réfléchir à un renouvellement. Après mon dernier papier à JA qui raconte la nuit où tout a basculé pour Félix Tshisekedi parce que j'ai suivi la proclamation des résultats de la présidentielle avec lui et ses proches, j’ai officialisé mon congé sabbatique. Je suis parti au Tchad où mon épouse, journaliste aussi, est correspondante. 

C’est pendant que je réfléchissais à ce renouvellement que le Groupe d’étude sur le Congo m’a fait une offre que j’ai acceptée aussitôt. Parce que, pour moi, c’est un beau challenge à relever.

Quelle est la légitimité du GEC dans le débat congolais ?

Le GEC détient une expertise incontestable sur les dynamiques de la violence dans l’est du pays. Depuis 2017, avec son Baromètre sécuritaire du Kivu (KST, Kivu Security Tracker), projet mené conjointement avec Human Right Watch, il documente tous les incidents de sécurité dans le Kivu et, depuis peu, en Ituri. À côté de ce premier pilier, le GEC s’intéresse aussi à la politique économique en RDC pour essayer de comprendre à qui profitent les richesses de ce pays. Et cette compréhension ne serait pas complète sans un coup de projecteur sur la politique nationale. 

Pour mener des recherches dans ces différents aspects, le GEC, qui est bien un centre de recherche basé à l’Université de New York, s’appuie sur un réseau important de chercheurs congolais. D’ailleurs, la majorité des chercheurs du GEC  sont congolais. Et le leitmotiv du GEC reste cette détermination à promouvoir les voix congolaises dans les débats publics congolais, trop souvent dominés par des étrangers. Le podcast Masolo Ya Kati ou nos divers événements organisés autour de nos publications s’inscrivent dans cette vision.

 Le Directeur du GEC, Jason Stearns  Fred Bauma, également analyste dans votre équipe, ont tous les deux signé lettre conjointe pour la nomination d’un envoyé spécial des grands lacs. Qu'est-ce qui a motivé ce choix ?

Ils ont signé cette lettre avec d’autres personnalités, pour expliquer à l’administration Biden la nécessité de nommer un envoyé spécial pour la RDC et pour les Grands lacs. Dans un passé récent, nous avons tous vu comment la pression internationale, notamment à travers les sanctions ciblées de l’UE et des États-Unis aux proches de Joseph Kabila soupçonnés d’entraver le processus démocratique, a contribué à pousser le régime à organiser les élections, après deux ans de glissement. En interne, la société civile qui organisait des manifestations pouvait ainsi compter sur ces soutiens diplomatiques. 

La RD Congo en 2021

Vos analyses télévisées sussitent le débat et vous valent les soupçons d'avoir une lecture contre le pouvoir de Felix Tshisekedi.

Je crois l’avoir déjà dit : tantôt je suis considéré comme pro-pouvoir, tantôt contre. Félix opposant, j’étais pour, Félix président, je serais donc devenu contre. Mais, en réalité, je n’ai pas changé, je ne fais que décrypter, analyser les faits politiques, sans trop me préoccuper de plaire, ou pas, à des fanatiques. On a pris l’habitude dans notre pays de s’attaquer au messager et d’ignorer complètement le message. 

Heureusement, dans l’entourage du président Félix Tshisekedi, comme dans celui de son ex-allié Joseph Kabila, ces accusations ne sont pas prises au sérieux. Je discute toujours avec tout le monde pour pouvoir tenir compte des points de vue des uns et des autres lorsque je suis invité sur un plateau de télévision ou de radio, voire quand j’écris pour le GEC.

À deux ans de l’élection présidentielle en RDC, comment analysez-vous la situation politique du pays ?

J’estime que le pays vient de passer deux ans dans le statu quo, sans doute le prix à payer pour « déboulonner » le système Kabila et disposer des marges de manœuvre suffisantes. Mais pour quoi faire ? Je pense qu’on parle trop d’élections de 2023 et que la gestion immédiate du pays passe en second plan. Pourtant, il faut quand même gouverner, répondre aux besoins sociaux de la population : accès à l’eau, à l’électricité, la santé, le pain et la paix. 

Je pense que le débat public est trop focalisé sur les élections à venir alors qu’il y a beaucoup d’urgences dans le pays. Je ne dis pas qu’il ne faut pas commencer à parler élections, surtout qu’il y a des réformes à mener pour des scrutins plus justes demain, mais il faudrait en même temps ouvrir le débat public aux questions de société.

Comment définiriez-vous le Congo en 2021 ?

Un pays qui détient désormais ses cartes en main. Après des élections controversées de 2018 et l’explosion de la coalition FCC-Cach qui avait montré ses limites, le Congo a en effet l’opportunité de mettre en place des bases d’une société plus juste. Malgré les intérêts divergents des membres de l’Union sacrée de la nation, coalition au pouvoir voulue par le chef de l’État, nous avons aujourd’hui une belle fenêtre de tir pour entamer des réformes structurelles, politiques, économiques et sociales pour enfin changer les paradigmes du passé. 

Propos recueillis par Roger Musandji



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