Cinq semaines après l’ouverture de la campagne 2026-2027, les magasins des coopératives de l’Indénié-Djuablin, dans l’est de la Côte d’Ivoire, sont presque vides. Leurs responsables dénoncent la fuite du cacao vers le Ghana : selon eux, des acheteurs hors des circuits officiels paient jusqu’à 1 500, voire 1 600 F CFA le kilo dans les campements, quand le prix garanti bord champ reste à 1 200 F CFA. Ils l’ont dit le 6 octobre à Abengourou, devant le Conseil du café-cacao, et annoncent un mémorandum au préfet.
« Aujourd’hui, les magasins des sociétés coopératives sont vides. S’il y a du cacao, c’est de l’ancien stock, c’est du stock résiduel non encore acheté. » Ehora Yao Léonard préside la Coordination rurale de Côte d’Ivoire et le Collectif des sociétés coopératives de l’Indénié-Djuablin. Il a pris la parole dans la salle de conférence de la préfecture de région, au lancement régional de la campagne de commercialisation. « Les chargements de cacao quittent des zones très régulées, traversent les localités pour aller jusqu’au Ghana », a-t-il ajouté, en demandant aux autorités de renforcer la surveillance des frontières pour freiner la fuite du cacao vers le Ghana.
En mars, le même responsable alertait sur le problème inverse. Plus de 11 000 tonnes de cacao dormaient alors dans les magasins des coopératives de la région, collectées sur la base de 2 800 F CFA le kilo et restées invendues après la chute des cours mondiaux. « Nos magasins sont pleins, et il devient impossible de continuer à acheter du cacao », disait-il le 17 mars.
L’écart annoncé par les coopératives va de 300 à 400 F CFA par kilo, soit 25 à 33 % au-dessus du prix officiel. Tanoh Albert Serge, président du conseil d’administration de la coopérative Scots Radi Niabé, parle d’acheteurs qui proposent 1 500 F CFA et d’une concurrence qui fragilise les coopératives organisées. Il demande au Conseil du café-cacao plus de sacs de conditionnement et de scellés. Pour Ehora Yao Léonard, relever le prix officiel serait aussi un moyen de retenir les fèves et de préserver l’activité des coopératives. « Nous risquons de fermer nos magasins et de mettre nos employés au chômage », a-t-il averti.
Au printemps, ce prix de 1 200 F CFA était défendu comme un minimum garanti par l’État. En avril, à Abengourou, le délégué régional du Conseil du café-cacao expliquait que le prix de la petite campagne, estimé à 1 000 F CFA, voire 947 F CFA selon la réalité du marché, avait été relevé grâce à 231 milliards de F CFA mobilisés par le fonds de stabilisation. Le gouvernement a reconduit ce montant le 1er septembre pour la grande campagne. Dans les campements de l’Indénié-Djuablin, à en croire les coopératives, il est devenu l’offre la plus basse.
Face aux coopératives, Assandé Fléan Josiane, directrice chargée du développement agricole du Conseil du café-cacao, n’a pas ouvert la porte à une révision. « Ces prix sont non négociables et ne doivent faire l’objet d’aucune réfaction », a-t-elle prévenu. Elle a défendu la reconduction comme un choix de stabilité :
« Le prix international peut monter, il peut baisser, les marchés peuvent être favorables ou défavorables. Mais notre responsabilité est de donner aux producteurs un minimum de visibilité, de protection et de stabilité. »
Elle a demandé aux producteurs de signaler les acheteurs présents dans les campements, pour permettre aux forces de défense et de sécurité d’intervenir, et mise sur le système national de traçabilité, qui prévoit de sceller le cacao dès la plantation. Dans la délégation régionale d’Abengourou, 68 961 producteurs ont été recensés et leurs plantations géolocalisées, et au moins 50 422 ont reçu la carte du producteur, obligatoire pour vendre depuis le 1er septembre.
La veille, dans la même préfecture, le préfet de région Kouadio Kouassi Eugène avait présenté une saisie. Dans la nuit du 3 au 4 octobre, les agents de l’opération Verrou 322 ont pris en chasse trois camions à Ebilassokro, entre 2 h et 3 h du matin, alors qu’ils tentaient de rejoindre le Ghana par la frontière de Kati. Les forces de défense et de sécurité ont saisi 492 sacs, soit 42,2 tonnes de cacao estimées à 50 millions de F CFA. L’un des camions a franchi la frontière et reste immobilisé au Ghana, où des échanges se poursuivent pour son retour. « Aucune raison ne sera valable », a lancé le préfet, en faisant allusion à l’écart de prix avec le pays voisin.
De l’autre côté de la frontière, le Cocobod paie depuis le 25 septembre 42 400 cedis la tonne, soit 2 650 cedis le sac de 64 kilos, et présente lui-même ce prix comme un frein à la contrebande. Les coopératives d’Abengourou décrivent ce que l’écart entre les deux prix officiels produit dans leurs villages : des acheteurs dans les campements et des chargements qui prennent la route de la frontière.
La suite dépend du mémorandum que les coopératives de l’Indénié-Djuablin doivent remettre au préfet, et de la réponse du Conseil du café-cacao, qui a promis de traiter leurs difficultés par l’intermédiaire de son délégué régional.
Œil d’Afrique


































