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Côte d’Ivoire : Déguerpis en 2024, les habitants de Gesco attaquent le District en justice

Deux ans et huit mois après le déguerpissement de Gesco, à Yopougon, les familles chassées de la cité Éden et du quartier dit des « Pays-Bas » réclament toujours un logement. Leur collectif poursuit le District autonome d’Abidjan devant le tribunal de première instance de Yopougon pour abus de pouvoir et d’autorité. Le ministère public a recommandé une expertise immobilière contradictoire des biens détruits, a annoncé sa porte-parole, Rose Koné, le mardi 20 octobre 2026.

Minibus gbaka de la ligne Adjamé-Yopougon Gesco à Abidjan, quartier où les familles victimes du déguerpissement de Gesco attaquent le District
Pierrekonan · CC BY-SA 4.0

Deux ans et huit mois après le déguerpissement de Gesco, à Yopougon, les familles chassées de la cité Éden et du quartier dit des « Pays-Bas » réclament toujours un logement. Leur collectif poursuit le District autonome d’Abidjan devant le tribunal de première instance de Yopougon pour abus de pouvoir et d’autorité. Le ministère public a recommandé une expertise immobilière contradictoire des biens détruits, a annoncé sa porte-parole, Rose Koné, le mardi 20 octobre 2026.

La conférence de presse s’est tenue à Yopougon, dans la commune des plaignants. Le dossier a déjà connu plusieurs audiences, les 16 avril, 4 mai et 21 mai 2026, puis le 30 juillet, avant d’être transmis au parquet pour avis. Celui-ci a jugé nécessaire une expertise menée en présence des deux parties pour chiffrer ce qui a été rasé. Pour les victimes, c’est la première étape qui donne un prix à leurs pertes. Une nouvelle audience était annoncée pour le jeudi 22 octobre.

Le collectif chiffre les dégâts à environ 250 maisons, autant de familles, sans compter les commerces et les petits ateliers qui faisaient vivre le quartier. Selon lui, aucune de ces familles n’a été relogée. Les pistes évoquées à Songon et à Ebimpé, en périphérie d’Abidjan, n’ont rien donné.

Les démolitions remontent au début de l’année 2024. Le District autonome d’Abidjan avait lancé en janvier une opération de libération des emprises de l’autoroute du Nord, qui longe Gesco. Dans la nuit du mardi 20 février 2024, ses engins sont revenus dans le secteur des « Pays-Bas ». Ils y ont abattu plusieurs constructions, dont une école privée, après être passés par les sous-quartiers de Jardin d’Éden et de Judée. Dans les heures suivantes, des habitants en colère ont bloqué la principale voie d’accès au nord d’Abidjan, jusqu’à l’intervention des forces de l’ordre, rapportait alors Fraternité Matin.

Tous les expulsés n’étaient pas des occupants sans titre. Le collectif affirme que nombre de ses membres détiennent un arrêté de concession définitive, l’ACD, qui vaut propriété du terrain en Côte d’Ivoire, ou un titre foncier. « Il s’agit d’un quartier dûment approuvé, pour lequel nous possédons nos ACD et nos titres fonciers », écrit-il dans sa déclaration d’octobre. Son président, Gbanan Goro Marcelin, soutient que l’opération a débordé son périmètre : « Le déguerpissement devait concerner 50 mètres, mais près de 500 mètres ont été détruits », déclarait-il en juin.

Le gouvernement n’a pas ignoré Gesco en 2024. Le Conseil des ministres du 13 mars 2024 a adopté un dispositif pour les déguerpis du District d’Abidjan. Les premiers versements ont commencé le 28 mars 2024 à Gesco et à Boribana, dans la commune d’Attécoubé : 250 000 francs CFA d’aide au relogement par ménage, soit 697 millions de francs CFA pour l’ensemble des ménages des deux quartiers. À Yopougon Gesco, 1 402 personnes, dont 1 199 locataires et 203 propriétaires, avaient perçu cette aide au 29 mars, selon le portail officiel du gouvernement.

Le dispositif allait plus loin. Le Premier ministre, Robert Beugré Mambé, avait présenté un site de 36 hectares mis à disposition par le village d’Adonkoi 1. Chaque ménage et chaque détenteur de document de propriété devait y recevoir une parcelle de 75 à 100 mètres carrés, sous bail emphytéotique de 20 à 25 ans à 10 000 francs CFA par mois, au terme duquel les bénéficiaires ivoiriens deviendraient propriétaires. S’y ajoutaient une aide d’un million de francs CFA pour construire chaque maison et 15 milliards de francs CFA de travaux d’urgence de voirie, d’eau et d’électricité.

C’est cet écart que les victimes portent devant le juge. Elles disent n’avoir reçu que les 250 000 francs CFA de 2024, une somme sans rapport avec une maison détruite. Aucune d’entre elles n’a été relogée, répète le collectif.

Le procès bute d’abord sur une question simple : à qui imputer le déguerpissement de Gesco. En mars 2024, le portail du gouvernement présentait l’opération comme « menée par le District autonome d’Abidjan ». La direction du District nie pourtant toute implication, rapportait Ivoirematin en juin. Les victimes réfutent cette version. Elles réclament la reconnaissance de sa responsabilité, une expertise transparente et exhaustive, et une réparation intégrale des préjudices matériels et moraux.

Le collectif a formulé huit recommandations aux autorités. À défaut d’un site de remplacement digne, il demande la reconstruction de logements modernes sur les terrains d’origine et la préservation des droits fonciers attachés aux ACD. Il sollicite des mesures d’urgence pour les ménages les plus fragiles en attendant le jugement, et appelle le président de la République à intervenir.

Gesco n’est plus un cas isolé. Le 3 juin 2026, des constructions ont été démolies au quartier Koumassi Campement, au sud d’Abidjan. Une enquête a été ouverte sur cette opération et elle « suit son cours », indique un communiqué publié sur le portail du gouvernement. Dans sa déclaration d’octobre, Rose Koné a rapproché les deux situations : à Koumassi Campement aussi, des familles dont les maisons ont été démolies attendent d’être relogées.

Les deux dossiers posent la même question à l’aménagement du Grand Abidjan. Quand une autorité publique rase un quartier où certains habitants ont des titres de propriété, qui évalue les pertes, sur quelle base, et dans quel délai la réparation arrive-t-elle ? À Gesco, la réponse passe désormais par l’expertise que le parquet a recommandée, puis par le jugement.

Pour Rose Koné, résidente du quartier depuis ses 26 ans, l’enjeu dépasse l’indemnité : le collectif veut retrouver ses terrains. Gbanan Goro Marcelin, lui, décrivait en juin ce qu’il reste du quartier : « Après les destructions, le quartier est devenu un vide et les agressions s’accumulent ».

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