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RDC : un nouveau gouvernement nommé et une crise plane sur l’Union Sacrée de Felix Tshisekedi

Le 14 avril 2021, les congolais ont passé la soirée dans la tourmente en apprenant que 138 des 390 députés nationaux qui composent la majorité présidentielle réunie dans le regroupement "Union Sacrée de la nation" étaient près de quitter le navire, frustrés que leurs desiderata n’auraient pas été rencontrés dans la formation du tout nouveau gouvernement du premier ministre Sama Lukonde. Un tel groupe, ajouté aux 140 députés restés fidèles à l’ancien président Joseph Kabila freinerait l’investiture de cette nouvelle équipe gouvernementale, une éventualité qui a agité les âmes, à travers tout le pays, en l’espace de 24 heures. La société civile dénonce les combines inconvenantes entre le chef de l’Etat et des élus « corrompus ».

Révolutionnaires de l’union sacrée 

Au sortir d’une réunion, le mercredi, 14 avril, des députés de l’union sacrée avaient annoncé une déclaration pour le lendemain. Il restait peu de secret dans la position de ceux qui s’étaient tout de suite qualifiés de « révolutionnaires de l’union sacrée ». 

Ces derniers n’avaient pas trouvé satisfaction dans la composition du gouvernement publié, 48 heures auparavant, par le premier ministre, Sama Lukonde. Issu des deux mois des négociations de cet ancien directeur général de la Gécamines, ce gouvernement était pourtant arrivé comme un énorme soupir pour la population qui ne supporte pas la gestion actuelle du pays où l’appareil d’ordonnancement des dépenses publiques s’est résumé au cabinet du chef de l’Etat depuis qu’il avait décidé de suspendre les réunions du Conseil des ministres, en représailles au bras-de-fer que lui opposaient des anciens kabilistes, qui étaient majoritaires dans le gouvernement précédent, dirigé par l’ancien premier ministre, Sylvestre Ilunkamba

Dans le pays avec un régime semi-présidentiel, le chef de l’Etat, Félix Tshisekedi a eu peine à gouverner sans la majorité parlementaire. Pour s’affranchir de son prédécesseur qui contrôlait les élus, il a dû débaucher des élus du Front Commun pour le Congo pour former l’union sacrée de la nation.

En public, les transfuges de l’ancien régime clamaient leur volonté de mettre fin à l’enlisement pour permettre au président de mener à bien son programme. Après un processus éclair où l’Assemblée nationale et le Sénat sont tombés au contrôle des alliés du chef de l’Etat, le partage des postes au gouvernement a été le premier test pour la compacité de cette coalition.

Formation du gouvernement

« L’engouement de servir la nation était grande. Mais je vais revenir sur le fait que j’ai  toujours insisté lorsque je recevais la plupart de regroupements sur le fait que le plus important c’est de participer à la reconstruction du pays et de mettre en avant les intérêts de la population et de la nation congolaises avant les intérêts des partis », affirmait le premier ministre Sama Lukonde, au cours du point de presse qu’il avait animé avant de révéler les 55 noms des membres de son équipe.

Mais les ardeurs politiques peuvent parfois s’avérer implacables. Tous voulaient avoir un mot.  Nombreux espéraient être au gouvernement qui représente le meilleur butin de cette lutte. Cette attente aurait d’ailleurs un fondement légitime. D’après des sources concordantes, Jean-Marc Kabund qui avait mené la révolution pour le renversement de la majorité parlementaire aurait assuré : « Nous n’avons pas fait la révolution pour rien, chacun d’entre nous, ici, sait pourquoi il a apposé sa signature sur la pétition contre le bureau de Jeanine Mabunda (présidente de l’Assemblée nationale) et sur la motion qui a destitué le premier ministre et son gouvernement ».

Pareil discours valait son pesant d’or, venant de la part du président intérimaire de l’Union pour la Démocratie et le Progrès Social, parti du chef de l’Etat. Au lendemain de la publication du gouvernement, certains élus qui avaient fait la traversée ont regretté que leur effort ne soit pas valorisé. Ils faisaient allusion à des menaces qu’ils auraient essuyées de la part de hautes instances du FCC de Kabila qui faisaient main basse sur les forces de l’ordre et les autres services de l’Etat comme le fisc pouvant être employés pour indisposer des adversaires politiques.

60 minutes pour gagner du temps

Jeudi, 15 avril, alors que le bureau de l’Assemblée rendait compte de la gestion des moyens mis à sa disposition par le Trésor, l’attention était suspendue à l’after-party, le moment où le groupe des 138 députés allaient faire sa déclaration. Dans les travées de l’emblématique Palais du peuple qui abrite les deux chambres du parlement, les députés se sont dispersés, un noyau s’est ensuite perdu dans entre les murs du bâtiment, loin de la presse et de toute indiscrétion. En une heure environ, ont été reçus successivement par le président du bureau de l’Assemblée, Christophe Mboso et le premier vice-président, Jean-Marc Kabund. 60 minutes qui ont été très décisives pour, espère-t-on, amorcer un apaisement.

D’attaque la veille, le chef de file de la fronde, le député Justin Dede Kodoro, a tenu un discours, méticuleux : « le collectif des révolutionnaires de l’union sacrée était en réunion hier du 14 au 15. Et ils avaient mis en place une commission qui devait rédiger un document pour le chef de l’Etat qui est notre autorité morale. Aujourd’hui, nous avons terminé le document et nous avons transmis au chef de l’Etat via notre bureau » et surtout très fermé et conciliant : « vous savez, c’est un problème interne à l’union sacrée ; nous ne pouvons pas révéler le contenu de notre document maintenant en public. La primeur du document est réservée au chef de l’Etat qui est l’autorité morale de l’union sacrée ».

Mais pour les électeurs, un jeu des mots n’est pas l’exercice idéal entre les institutions du pays. Si ce repositionnement apparaît comme une ouverture aux ajustements, il peut surtout renforcer la méfiance du peuple qui ne trouve pas son compte dans le mandat des parlementaires, et ce, depuis… toujours. Seulement, en terminant son allocution, Dede Kodoro a glissé un mot qui dévoile le reste de son message car en parlant du président Tshisekedi, il a glissé : « … il va répondre à ce que nous déplorons ».

Déséquilibre dans les nominations au gouvernement

Un mot subtil qui chasse toute la brume. Une heure auparavant, un autre député, membre du collectif des révolutionnaires mais qui ne fait pas partie de la délégation, Prosper Tunda, originaire de la province du Maniema, s’est confié sur une des préoccupations qui les hantent les mécontents : « c’est la manière dont on a choisi les ministres. Par exemple, dans certaines provinces, il y a quelqu’un qui est nommé mais qui n’est pas connu par les élus de cette province. Est-ce que vous trouvez que cela est normal ? Pourtant ces députés-là représentent la province lorsque quelqu’un est nommé, c’est quelqu’un qui même si il est ministre national, mais il est issu de quelque part ou il doit avoir une base »

En réalité, l’enjeu autour des provinces représentées au gouvernement va bien au-delà. Si les députés exigent de connaître les ministres nommés pour le compte de leurs fiefs, c’est pour peser dans leur désignation mais aussi pour s’assurer qu’ils peuvent poser une question sur le quota qui leur revient. En effet, sur les 26 provinces que compte le pays, certaines ont plus de 6 natifs dans l’exécutif national quand d’autres n’y sont pas représentées du tout. La région du Kasai dont est originaire le président Tshisekedi compile 12 portefeuilles, la seule province Sud-Kivu tient 7 sièges au gouvernement. Ses proches Vital Kamerhe (son ancien directeur de campagne puis directeur de cabinet) et Bahati Lukwebo (actuel président du Sénat) viennent  de cette province de l’est du pays.

Entre-temps, le Mai-Ndombe, le Haut-Uélé et le Nord-Ubangi du député Dede Kodoro ne participeront pas à l’exécutif national. L’article 90 de la Constitution consacre pourtant la représentation nationale. Il est curieux de voir qu’en 57 jours, le premier ministre Sama Lukonde et ses conseillers soient passés à côté d’un tel critère qui risque d’assombrir le finesse de son travail qui a permis au pays, par exemple, et pour la première fois d’atteindre un quota des 27% des femmes dans le gouvernement, soit 10% en plus par rapport au gouvernement précédent.

Mais la question est surtout de savoir, à quoi tout cela peut-il mener ?

Plusieurs sources au Palais du peuple craignent pour un risque de blocage de l’investiture du gouvernement. Mais l’opinion ne veut pas que les politiques abusent de cette situation. Membre de la coordination de la société civile du Haut-Katanga, la riche province minière du Sud-est, Thérèse Safi a eu un mot très fort au cours d’une interview à Œil d’Afrique : « C’est dire que nous sommes très inquiets face à ça… Il parait même qu’ils exigent quelque chose pour investir le nouveau gouvernement, c’est de la corruption ». Ces revendications pourraient-elles n’être qu’une forme de chantage ? En tout cas, cet épisode invoque les velléités des dernières législatures où le parlement utiliser des motions avec comme finalité principale d’intimider les ministres.

Devant la presse, le député Prosper Tunda a essayé de détacher leurs revendications de l’investiture du gouvernement : « L’investiture du gouvernement dépend du programme que le premier ministre va nous présenter, s’il convainc les honorables députés, il n’y aura pas d’autres alibis pour ne pas investir le gouvernement. Ça ne va pas dépendre des mécontentements parce que nous sommes 500 députés et que le gouvernement est constitué de 56 membres (hormis le premier ministre, ndlr). Donc, il n’y aura pas tous les députés dans le gouvernement ».

Des promesses non tenues

Malheureusement pour les élus, jusqu’à l’investiture du gouvernement, il sera difficile de prouver leur bonne foi dans la population. Nombreux avaient affiché ouvertement leur volonté d’entrée au gouvernement à l’instar de Steve Mikayi. Dans la guerre médiatique qui a commencé entre le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif, le dernier livrera au peuple des députés qui en veulent toujours davantage. Et il n’en faudra pas beaucoup pour que les congolais s’en convainquent. Thérèse Safi s’est fait son tableau du présent incident : « … or en RDC, le chômage bat son plein. Pourquoi ne pas laisser d’autres personnes être nommées ? Est-ce qu’il n’y a qu’eux qui sont capables de servir ce pays ? Je pense que tout ceci est la conséquence de la majorité présidentielle (recomposée, ndlr); c’est grâce aux députés qu’on a créé l’Union Sacrée parce qu’ils ont quitté le FCC (Front Commun pour le Congo, ndlr) de Kabila pour former la nouvelle majorité. On leur a donné des promesses, on a dit si vous venez, vous aurez ça et ça. Pour nous, c’est une forme de corruption. Pour nous, c’est punissable ».

De Lubumbashi à Kinshasa, cette interprétation ne varie plus. Jonas Tshombela, est coordonnateur nationale de la Nouvelle Société Civile du Congo. Dans une interview à Œil d’Afrique, il a dit toute sa déception : « Mais je commence à comprendre comme si l’intérêt de la population n’est plus la priorité. La priorité c’est le positionnement et la survie politique et je crois que tout le monde commence à lorgner à l’horizon 2023 pour les élections à venir comment financièrement se faire une bonne santé et se projeter à cela ». Le cliché est là et il n’est pas favorable aux députés. Et le recul dans leur démarche pourrait renforcer cette tendance sauf s’ils communiquent plus ouvertement sur leurs motivations initiales.

Dans tous les cas, il y a du toxique dans l’air. La population doit rester vigilante pour arbitrer les tensions presque certaines des prochains mois. Car, si l’on peut prêter des intentions de chantage aux députés, l’inverse est aussi à craindre. Dans la foulée de leur mécontentement, les 138 députés ont eu droit à une lettre ouverte qui reprenait notamment : « il n’est pas souhaitable que l’épée de Damoclès plane à nouveau au-dessus de vos têtes. Le pays risquerait de faire un saut dans le vide au lendemain d’une dissolution de la Chambre Basse du Parlement. « Le peuple d’abord », chers élus. Ainsi, nous vous demandons de procéder à l’investiture de ce gouvernement tout en enrichissant le programme qui vous sera présenté pour qu’il prenne en compte l’emploi des jeunes, la question sécuritaire dans la partie Nord et l’Est du pays, la gratuité de l’enseignement et la prise en charge de la santé universelle ».

Cet extrait a tout d’un message conçu en laboratoire. Le signataire de la lettre, Thierry Monsenempwo n’est pas, en lui-même un grand nom dans le milieu politique, mais il est le président de la jeunesse de la Convention des Congolais Unis, le parti de Lambert Mende qui a appris, ces derniers temps, à trouver des phrases flatteuses pour le régime Tshisekedi. En brandissant la menace de l’article 148 de la Constitution règle le désaccord entre l’exécutif et le législatif par la dissolution de l’Assemblée, on veut taire les députés par des stratégies malveillantes.

A ce sujet, Thérèse Safi a tenu à souligner la responsabilité de tout le monde, y compris le chef de l’Etat : « La faute aussi c’est au président de la République puisque il leur a promis des choses puisque le président de la République n’avait pas de majorité. La création de l’Union sacrée a créé tout ce que nous sommes en train de déplorer ». Ce qu’ «on » déplore, c’est également : « ils veulent aller dans le gouvernement pourquoi ? Pourquoi alors il existe toutes les assemblées dans les provinces et au niveau national s’ils ne veulent pas poser les problèmes de la population et contrôler l’exécutif »?

Réaménagement d’un gouvernement encore non investi

Saluée par l’ensemble de la communauté nationale, l’union sacrée pour la nation avait tout d’une opportunité pour le pays de rebondir. En début d’année, la mobilisation avait permis de rassembler des politiques issus des trois principales plateformes politiques du pays à savoir Lamuka, l’opposition dont était venus Jean-Pierre Bemba et Moise Katumbi, le FCC dont plusieurs élus avaient décidé de tourner la page pour accompagner la vision du président Tshisekedi, jusque-là perçue comme celle du Cap pour le changement qui réunissait l’UDPS et l’UNC de Vital Kamerhe.

4 mois plus tard, les regards sont tournés vers le chef de l’Etat. Aujourd’hui, certains réclament un réaménagement d’un gouvernement qui n’est pas encore investi. C’est un dilemme qui doit être géré délicatement, comme l’a recommandé Jonas Tshombela de la NSCC au sujet de l’intégration d’autres provinces : « qu’à cela ne tienne, je pense que c’est une demande légitime, le chef de l’Etat devra y réfléchir pour voir dans quelle mesure on pourra y apporter des correctifs ».

 Si l’on accède à la requête, la brèche sera ouverte pour faire émerger les autres exigence comme réparer une autre injustice que fustige le collectif des députés révolutionnaires à savoir la répartition des postes entre les partis qui ne « respecterait » aucun critère.

Par contre, s’il décide de laisser de côté les trois provinces, il aura peine à compenser. Sachant que ce gouvernement est sur son chemin vers la présidentielle de 2023, Félix Tshisekedi veut en tirer un maximum de profit. Il ne peut pas se permettre qu’il devienne boîte de Pandore qu’il n’aurait pas dû ouvrir.

2,5 milliards de dollars de budget

« Si comme j’ai trouvé le tollé que la sortie du gouvernement a soulevé, j’attendais une telle réaction sur les massacres de Beni par exemple de la part des députés, j’attendais une telle réaction lorsque es fonctionnaires sont impayés, par exemple de la part des députés qui nous représentent. Donc je suis inquiet de tout ça car je sens que le niveau du débat est tombé très bas pour parler chacun de sa province, de ceci. Pourtant les vrais problèmes qui se posent à nous c’est la sécurité, c’est le social des communautés, c’est l’accès à l’eau potable », a insisté Jonas Tshombela.

En tant qu’un des ténors du Comité Laic de Coordination – CLC -, cet activiste des droits de l’homme a fréquenté Tshisekedi comme tous les autres opposants du régime de Kabila au cours du combat contre un troisième mandat qui résultat à l’élection de l’actuel chef de l’Etat. Il lui rappelle que les promesses de l’époque étaient de proposer un « budget conséquent » pour une population qui avoisine les 80 millions. Pour l’heure, la loi des finances consacre un budget de 5 milliards de dollars pour l’année 2021. Trop maigre et déjà très difficile à mobiliser.

L’Observatoire de la Dette Publique a alerté dernièrement sur les difficultés du pays qui ne devrait mobiliser que la moitié de la prévision budgétaire soit 2,5 milliards de dollars américains, de quoi faire grincer les dents. L’heure est venue pour que le chef de l’Etat prouve à son peuple que la collaboration avec le FCC était la véritable entrave à sa gouvernance. Tous les verrous du pouvoir étant entre ses mains, il n’aura plus d’excuses au moment de donner son bilan pour l’année et surtout pour son quinquennat.

En tant que garant de la nation, Félix Tshisekedi doit s’impliquer personnellement non pas pour mater les députés refroidis par le casting gouvernemental mais pour requinquer toutes les forces du pays derrière l’intérêt général.

Maghene Deba, RDC, Oeil d'Afrique



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